
La boucle est bouclée
Après Rencontre du troisième type (1977) et E.T., l’extraterrestre (1982), Steven Spielberg revient pour boucler la boucle avec Disclosure Day. Cette fois, le réalisateur creuse la question de l’altérité stellaire en racontant non pas un récit intimiste, mais une histoire fragmentée, teintée d’un sous-texte religieux. Le film prend les allures d’une course-poursuite, habitée par des questionnements politiques sur l’Amérique trumpiste, tout en abandonnant en grande partie la virtuosité de l’action qui était au cœur de ses œuvres de science-fiction du début du siècle, comme Minority Report (2002) ou La Guerre des mondes (2005). En demeure un long-métrage imparfait, cabossé, bizarre, mais terriblement passionnant. Disclosure Day polarise par sa radicalité thématique et son immobilisme forcené à ne pas dépasser les conventions éculées du genre. Néanmoins, l’œuvre pousse le spectateur à l’interrogation plutôt qu’aux réponses évidentes, à l’image de sa dernière séquence, qui en subjuguera certains et en frustrera d’autres.
De quoi ça parle ?
Daniel Kellner (Josh O’Connor), expert en cybersécurité, décide de révéler au monde entier des documents secrets de la Défense prouvant l’existence de la vie extraterrestre. Son chemin finit par croiser celui de Margaret Fairchild (Emily Blunt), présentatrice météo frappée par de mystérieuses capacités après être entrée en contact avec un cardinal rouge. Ils doivent faire face à la multinationale Wardex, dirigée par Noah Scanlon (Colin Firth), responsable de la dissimulation de l’espèce extraterrestre. Au fur et à mesure de leur parcours, Daniel et Margaret vont recevoir l’aide d’Hugo Wakefield (Colman Domingo), ancien de Wardex et chef d’orchestre du grand dévoilement qui fera basculer le monde.
La religion dans le film
-Spoilers-
« Disclosure » est un terme juridique devenu viral depuis quelques années aux États-Unis, notamment depuis la déclassification de documents liés aux OVNIS. Spielberg se saisit de ce phénomène pour développer une science-fiction qu’il qualifie lui-même, et à juste titre, de « spéculative ». Il imagine ce jour de révélation comme une grande messe de conversion possible pour une humanité en pleine escalade militaire, au bord d’un nouveau conflit mondial. En effet, Noah et Margaret prennent des allures de prophètes, de messagers venus convertir une population asservie à sa propre autodestruction.
L’intrigue est émaillée de symboles religieux. On pense d’abord au cardinal rouge, qui provoque chez Margaret une épiphanie, l’amenant jusqu’à revivre le traumatisme de son enfance afin de mieux comprendre et éclairer son présent, dans ce qui constitue l’intrigue la plus spielbergienne du métrage. Le cerf revient souvent durant l’avancée de nos héros et représente, dans le christianisme, Jésus. Ici, cette figure messianique cache en réalité l’alien, dévoilé dans le plus beau plan du film : un travelling circulaire en morphing longeant le pelage du cerf afin de dévoiler le corps de l’altérité extraterrestre. Au-delà des animaux, Spielberg nous interroge sur l’ébranlement de la foi et de la croyance religieuse à travers le personnage de Jane, en nous posant cette question simple : pouvons-nous toujours croire en Dieu en apprenant l’existence d’une vie à l’extérieur de notre planète ?

Un récit contemporain figé dans le passé
Le gouvernement américain typique du genre est ici supplanté par Wardex, firme véritablement antagoniste de nos héros. Elle symbolise la prise de pouvoir croissante des industriels au sein des institutions étasuniennes, créant une résonance particulièrement juste avec la situation actuelle de la Maison Blanche. Malgré cette clairvoyance, le long-métrage peine à développer un véritable ancrage politique et une incarnation profonde de ses thématiques. La faute à une écriture artificielle et datée du personnage de Scanlon, ainsi qu’à une prestation parfois ridicule de Colin Firth. David Koepp (co-scénariste) et Spielberg accouchent d’une histoire qui sent fortement la naphtaline dans sa forme. En toile de fond du scénario, une escalade militaire menace de déboucher sur une troisième guerre mondiale. Un contexte géopolitique brûlant qui peine pourtant à trouver une véritable consistance, ne servant finalement que de prétexte à la dramaturgie. Dommage, car une focalisation plus importante sur cet aspect aurait permis de mieux penser notre présent.
La course-poursuite structure une grande partie de l’intrigue, et c’est là le principal problème de Disclosure Day. Car l’action pure s’avère souvent décevante, voire avortée, et finit par alourdir l’ensemble. La faute à des effets numériques défaillants et à un manque d’audace formelle dans la conception du spectacle. L’illustration parfaite de ce problème est la séquence du train, motif obsessionnel du réalisateur depuis les débuts de sa filmographie. Spielberg tente ici de rejouer la célèbre scène de Duel (1973) : une voiture poussée à percuter un train. Sauf qu’en 2026, il pousse le concept encore plus loin : le véhicule est violemment drainé par le convoi. Le cinéaste cherche à déployer un suspense grandiloquent auquel on ne croit jamais vraiment. À cause d’effets visuels superficiels et d’un découpage relativement paresseux, la séquence génère in fine un sentiment d’échec face au spectaculaire.
Plutôt que de reprendre les vieux oripeaux du film d’action, Disclosure Day aurait gagné à devenir un véritable techno-thriller orienté vers l’espionnage. C’est finalement là que le film échoue : à trop se reposer sur des conventions héritées du passé, plutôt que d’embrasser pleinement une modernité dans laquelle ses enjeux auraient pu s’épanouir.

Une mise en scène du double
Néanmoins, en dépit des problèmes scénaristiques, Spielberg déploie une mise en scène passionnante, travaillée par la figure du double. Les duos de personnages fonctionnent par paires dans l’avancée de l’intrigue : Daniel et Jane, Margaret et Jackson. On retrouve également la confrontation idéologique entre Hugo Wakefield et Noah Scanlon. Une dichotomie que Spielberg dépeint dans la seule séquence d’action réussie du film, durant laquelle deux camps se font face : Wardex et les lanceurs d’alerte. Un camp est invisible à l’autre, et les agents de Wardex viennent se briser contre une croyance indicible à laquelle ils n’adhèrent pas. Une séquence ludique, à la frontière du burlesque, où Spielberg, par le champ-contrechamp et les effets d’illusion, illustre l’incapacité au dialogue dans l’Amérique fracturée d’aujourd’hui.
Le double apparaît également dans le travail des reflets, qui reviennent régulièrement. Avec des surimpressions naturelles lorsque les personnages sont filmés à travers une vitre ou un pare-brise de voiture. Le paysage se fond alors autour des visages, créant un espace mental et une dissociation entre le corps et l’espace. On retrouve cette idée dans la plus belle séquence du film : celle de la maison, pendant laquelle Spielberg revient à l’obsession matricielle de son cinéma, le traumatisme de l’enfance. Margaret et Daniel revivent leur passé afin de débloquer leur regard et leur conscience. Pour y plonger, la caméra pénètre dans une maison et se retourne sur elle-même afin de dévoiler, par un mouvement de bascule, un espace dissimulé sous un autre. Une association de deux éléments permettant d’accéder à une révélation cachée. Comme dans The Fabelmans (2022) , où Sammy comprend l’adultère de sa mère en confrontant son regard aux images qu’il a filmées. Cette séquence métaphysique de la maison restera comme l’un des plus beaux gestes de l’œuvre de Spielberg, où l’effroi d’un enfant côtoie l’étrangeté merveilleuse de la rencontre avec l’altérité.
Disclosure Day est boursouflé et chancelant, mais doté de véritables moments de grâce. Ils permettent au film de s’imposer comme une fantasmagorie revigorante dans le paysage de la science-fiction américaine. Malheureusement, ses ambitions théoriques peinent à trouver une incarnation à leur mesure. On ressort alors de la séance avec un sentiment paradoxal : celui d’avoir assisté à un véritable moment de cinéma tout en découvrant une œuvre audacieuse, fascinante, mais finalement mineure dans la filmographie de son auteur.




Laisser un commentaire