
Inception se place entre les deux adaptations du héros issu de l’univers DC réalisées par Christopher Nolan et confirme l’impact de son art après The Dark Knight (2008).
En 2010, un nouveau film au casting cinq étoiles réunit Leonardo DiCaprio dans le rôle principal, accompagné par Marion Cotillard, Elliot Page, Joseph Gordon-Levitt, Cillian Murphy, Tom Hardy ou encore Ken Watanabe, rien que ça. Pour ce qui est du visuel, inutile de vous dire que le grandiose caractéristique du cinéaste est honoré, entre capital parisienne qui se plie littéralement sur elle-même ou combat dans un couloir sans gravité.
Pour les autres armes de ce succès, l’une des principales, et cela en majeure partie grâce à sa dernière séquence galvanisée par le titre Time, nous avons la contribution de Hans Zimmer à la bande originale, mais ce qui va permettre de tirer le meilleur de cette équipe prodigieuse, c’est tout simplement le scénario d’Inception écrit par son réalisateur. Il façonne un récit au concept fascinant de s’enfoncer à travers la profondeur des rêves pour pouvoir accomplir l’objectif.
Ce film mêle deuil, espionnage et action. En effet, étant un fan de la licence James Bond (1962-2021), Christopher Nolan a toujours (pour l’instant) refusé d’en réaliser un, par peur de devoir être trop restreint par le cahier des charges de cette saga légendaire. Il va donc, ici, en guise de compensation réaliser son film d’espionnage de science-fiction avant d’en faire un autre sorti en 2020 : Tenet, qui va s’avérera beaucoup moins accessible par la complexité de son concept. Il va néanmoins faire un clin d’œil aux films de l’agent 007 avec la séquence d’action dans la neige que l’on peut retrouver dans Au service secret de Sa Majesté (1969). Nolan s’inspire également du cinéma japonais, dont celui de Satoshi Kon avec Paprika (2006) et français avec La Jetée (1962) de Chris Marker, mais il va surtout s’inspirer et donner vie à ce qui l’habite le plus, retransmis tout au long de sa filmographie : ses obsessions et sa fascination sur ce qui dépasse l’Homme : le temps et en particulier dans Inception : le rêve.
Dans Inception, la mission est de démanteler l’empire d’une multinationale pour le compte d’une autre. L’équipe de Cobb (Leonardo DiCaprio) va donc devoir se servir de l’art du voyage à travers les rêves pour pouvoir atteindre le subconscient du sujet : Fischer incarné par le grand Cillian Murphy.

–Spoilers–
UN PREMIER ACTE EXPLICATIF
L’introduction nous plonge, tout comme dans The Dark Knight, The Dark Knight Rises (2012) ou encore Tenet au cœur de l’action. Cependant, la grande ouverture d’Inception ne se repose pas uniquement sur l’aspect divertissement, car elle va permettre d’enclencher l’engrenage de notre compréhension en nous faisant découvrir peu à peu le concept à part du film dans l’illusion ainsi que dans l’urgence d’accomplir la mission avant que le compte à rebours lancé par les notes de Non, je ne regrette rien chanté par Édith Piaf vienne extirper les voyageurs de leur rêve.
Mal (Marion Cotillard) parasite l’esprit de Cobb (Leonardo DiCaprio). Ce dernier préserve l’âme de sa femme en se servant de ses souvenirs qu’il a vécus avec elle. Une manière toxique, que l’on peut néanmoins prendre d’empathie malgré ce paradoxe de s’empoisonner pour pouvoir retrouver ses lueurs de bonheur d’antan, avec ce concept devenant malsain, surtout en raison de ce qu’il a causé. Une manière de rester donc bloqué à la première étape du deuil : le déni, nourri par les remords de sa culpabilité.
L’offre de Saito (Ken Watanabe) permet donc à Cobb d’entrevoir une opportunité de pouvoir retrouver ses enfants aux États-Unis, car étant incriminé pour le meurtre de sa femme Mal (plus ou moins à tort), il est interdit pour lui de revenir sur son territoire natal. Saito évoque donc l’Inception. Un miracle qu’a déjà réalisé Cobb de traverser plusieurs rêves en un. Il va devoir réitérer cette performance pour pouvoir démanteler la société rivale de Saito et espérer retrouver ce qui lui reste comme réel bonheur.
C’est alors que nous serons livrées, à partir de l’introduction du film, aux premières informations théoriques et pratiques du concept, tout comme les explications sur la physique que l’on retrouvera dans Interstellar (2014). D’ailleurs, on peut distinguer une parcelle entre ces deux films de par la relativité du temps qui est dans les grandes lignes un principe d’écoulement du temps différent associé à chaque espace parcouru.
Ensuite, des rôles sont assignés aux personnages comme une équipe sportive. Chacun doit assurer son poste managé par le leader de l’opération : Cobb. Nous avons par exemple : l’architecte, permettant de créer un espace métaphysique crédible ou le chimiste qui s’occupe des sédatifs permettant de mettre en place un sommeil en adéquation avec l’ampleur de la mission. De plus, Eams (Tom Hardy) a la faculté de changer d’apparence pour parfaire ses illusions. Pour leur faire face, différents obstacles vont venir gêner leur progression, entre l’attaque de ces anticorps à l’apparence humaine, la contrainte de ne pas pouvoir tuer ou de se tuer pour revenir à la réalité en raison de la dose de sédatifs trop importante, pouvant alors plonger les personnages dans les limbes. Sans oublier Mal, qui tel un leitmotiv hanté vient perturber l’esprit de Cobb et donc l’objectif.
LA SYMBOLIQUE CIRCULAIRE
Christopher Nolan est un réalisateur minutieux. Il se sert de nombreux symboles pour constituer ses propos ainsi que ses récits. L’un d’eux est le labyrinthe. D’ailleurs ce n’est pas anodin que la société de production Syncopy Films de Christopher Nolan et de sa femme Emma Thomas représente un labyrinthe venant se confondre avec le mot « Syncopy ». Ensuite, dans Inception, une autre forme symbolique très présente chez Nolan, en raison de son assimilation au temps, va largement être représentée. En effet, le cercle donne la forme au temps, par son aspect cyclique que l’on va personnifier par certains objets à cadran comme cet objet du quotidien que l’on porte autour du poignet.
Dans la phase de recherche d’un nouvel architecte, Cobb fait passer un test au personnage d’Elliot Page. Celui-ci dessine alors un labyrinthe (on le retrouve), qui pour pouvoir complexifier sa proposition trace non pas de manière rectangulaire, mais circulaire. Une mission qui prend donc la forme d’un grand labyrinthe à plusieurs étages où l’objectif est d’en sortir avec le code permettant d’ouvrir le coffre de Fischer. Une entrée dans cet espace labyrinthique déclenchant alors un immense compte à rebours interne au rêve avec ce camion qui s’apprête à heurter la surface de l’eau au rythme de son espace-temps, présenté comme un long ralenti. Pour ce qui est de l’externe, dans le monde réel, Cobb a 10h (le temps de son vol) pour pouvoir procéder à mettre en place son stratagème pour que Fischer puisse ouvrir le coffre. De plus, le compte à rebours prend la forme de la célèbre musique française d’Édith Piaf, faisant également office d’alarme.
La boucle est aussi une autre manière de représenter le cercle, que ce soit par l’architecture de la centrifugeuse à forme circulaire construite pour la scène d’action avec Joseph Gordon-Levitt, l’escalier de Penrose bâti sur l’étendue d’une boucle infinie. L’omniprésence de la musique ralliant toutes les scènes avec peu d’interruptions de sorte à faciliter notre immersion sans qu’un cut viennent interrompre l’énergie sonore et donc visuelle du film. De plus, nous retrouvons la boucle grâce à la musique avec cette signature des œuvres d’Hans Zimmer de développer un motif sous forme de boucle pour le mener vers son sommet : Time en est le parfait exemple !
Pour finir ( même s’il y en a sans doute d’autres), n’oublions pas le symbole principal du film : la toupie qui s’anime par sa rotation circulaire.

« C’EST SI IMPORTANT QUE ÇA DE RÊVER ? »
De base, rêver permet de vivre un voyage subconscient sans conséquences se terminant par un simple réveil. Cependant, dans Inception le rêve est source de fantasme, de fascination. L’obsession de Cobb qui est en quelque sorte le miroir de son créateur : Christopher Nolan, étant tout comme son personnage, impacté par la grandeur de la découverte. Le rêve est une manière d’arborer un nouveau procédé temporel en réussissant tout comme pour Interstellar à parcourir une expédition métaphysique qui aura comme conséquence la détérioration du temps, mais surtout la tragédie humaine. Cobb maintient Mal à travers ses voyages dans son subconscient. Une emprunte qui vient parasiter les missions de ce dernier, ne pouvant s’en défaire comme une addiction, apparaissant avec son thème musical que l’on peut retrouver dans les titres Old Souls et Waiting for a Train aux notes aigus et à la texture métallique résonnant dans notre tête après que les notes ce soit tut. Une manière de représenter par le son, l’idée implantée issue du concept, se logeant dans l’esprit. Des conséquences altérant l’esprit vers la perdition humaine.

En effet, lors de la découverte de personnage de Yusuf (Dileep Rao), nous voyons plusieurs personnages dormir sous somnifères. Dans cet endroit, le rêve devient leur réalité, car ils sont arrivés à un point où leur seule manière d’être éveillé est de s’endormir. Un paradoxe qui va être l’un des procédés utilisé par Nolan pour nous immerger dans la complexité des situations, que ce soit pour l’état de ces dormeurs toxicomanes, ce que représente Mal aux yeux de Cobb : une perfection et une imperfection à la fois, ainsi que la forme de cet escalier de Penrose cité précédemment coincé, tout comme la réalité et le rêve, entre deux dimensions.
La toupie est le totem de Mal permettant à Cobb de savoir s’il continue à rêver ou s’il est revenu dans la réalité après l’avoir utilisé. Une manière de nous rendre compte à quel point le rêve a empiété sur la réalité ne pouvant être distingué avec son propre jugement. Cet objet se place tout comme l’escalier de Penrose entre imaginaire et réalité enfouie dans le coffre de Mal afin de ne plus pouvoir se poser la question : « Est-ce que je rêve ou non ? ». Cela n’a plus d’importance pour elle, car elle est persuadée que l’Inception implantée par son mari Cobb est sa réalité et qu’elle va devoir s’ôter la vie dans le monde réel pour pouvoir y retourner en pensant qu’elle est toujours en train de rêver.
Le fait que Cobb possède le totem de Mal, alors qu’elle est la seule à devoir l’utiliser, témoigne d’une forme d’oppression sur sa femme, la retenant contre son gré dans l’accomplissement métaphysique de Cobb, réussissant à aller au-delà des différentes strates de rêves. Il va aller jusqu’à atteindre les limbes avec Mal pour pouvoir y vieillir avec elle dans le « bonheur », cependant son ambition ainsi que cette petite idée implantée en elle provoquera des conséquences dévastatrices, même après sa mort, enfermant sa femme dans le néant loin de reposer en paix.

MA VISION DE CETTE FIN ÉNIGMATIQUE
La mission est accomplie lorsque Fischer réussit à sortir le contenu du coffre de son père, un autre symbole circulaire : une hélice en papier rappelant l’un des rares souvenirs entre Robert et Maurice (Pete Postiethwaite) faisant écho à la toupie enfoui dans le coffre de Mal montrant le danger et le pouvoir de ce concept de pouvoir récupérer ce qui est enfouie en chacun de nous pour le meilleur, concernant Fischer, et pour le pire pour Mal. Ces deux objets déterrés résultent d’énormes conséquences comme le démantèlement de l’empire du père de Fischer et le suicide de la femme de Cobb.
L’un des plus grands mystères du film et qui continue à spéculer encore aujourd’hui est bien entendu cette fin et ce cut pendant que la toupie continue de tournoyer. Ce dernier mouvement du film est donc la rotation de la toupie signifiant que Cobb n’est pas réellement rentré et qu’il continue de rêver. Mais, peut-être que l’inertie de l’objet s’est échouée après que le film « se soit achevé ». Si on s’arrête là, il est logique de penser que Inception se termine sur une fin dramatique. Cependant, là où il faut selon moi s’attarder pour décrypter cette fin est sur les visages des enfants. En effet, nous ne voyons jamais leurs regards, apparaissant majoritairement à travers les différents rêves identifiés, sauf pour la fin ?… Cela pourrait enfin montrer que voir leur visage révèle que Cobb est enfin rentré chez lui dans le monde réel. Mais cela reste seulement mon interprétation.
Inception est une œuvre immense, devenue une pierre majeure du temple de la SF, traitant de nombreuses thématiques sans oublier celle présentée dans Interstellar quatre ans après : la famille et les relations entre un père et ses enfants avec Cobb et inversement l’enfant avec son père avec les Fischer. Une manière de se servir de liens réels pour les transposer dans l’imaginaire de Nolan qui nourrit l’énigme générale d’Inception et de ses autres films en nous faisant confronter deux pôles contraires qui se confondent, formant des paradoxes : deux magiciens qui s’opposent dans Le Prestige (2006), Batman et le Joker dans The Dark Knight (2008), les deux sens contraire dans Tenet (2020), le dilemme paradoxal dans Oppenheimer (2023) et donc le rêve et la réalité dans Inception.




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