
Classé comme l’une des meilleures comédies musicales de tous les temps, Chantons sous la pluie est un film qui a marqué le 7e art et a contribué à en poser de nouveaux fondements. En 1953, Stanley Donen co-réalise avec Gene Kelly, également chorégraphe, acteur principal et consultant sur le scénario écrit par Betty Comden et Adolph Green. Le film se déroule à New York en 1927. Une année important, car elle signe la sortie en salle du métrage Le Chanteur de Jazz, le premier film parlant. Dès lors, le cinéma est véritablement chamboulé, son histoire vers une évolution frénétique commence. C’est à l’aube de cette nouvelle ère dans le milieu du cinéma qu’évolue le protagoniste, comédien phare du muet, et ses acolytes Cosmo (Donald O’connor), compagnon de longue date sur les plateaux, et Kathy Selden (Debbie Reynolds), une comédienne de théâtre. L’avènement du parlant fait immédiatement l’effet d’une bombe. Or, ce n’est pas tant à l’explosion en elle-même auquel nous assistons mais à ses bouleversements et conséquences.
Le cinéma comme metteur en scène de sa propre histoire
Techniquement et artistiquement, les changements sont nombreux, la vedette Don Lockwood en fait l’expérience : il ne s’agit plus de mimer et d’improviser sous les indications tonitruantes d’un réalisateur, mais de jouer avec le corps et la voix. Le film, sorti en 1953, n’a à peine 30 ans d’écart avec la période qu’il dépeint, mais le fait avec beaucoup de justesse : sont abordés les changements auxquels les différents corps de métier font face comme les acteurs évidemment, mais aussi réalisateurs, scénaristes, etc., ainsi que l’émergence de nouveaux emplois, notamment dans le domaine du son. Au-delà du chaos qu’exige cette révolution, le film souligne surtout la transformation d’un art qui s’affirme, et s’affirme en tant que tel. Peu de films ont été aussi clairvoyants sur cette mue du cinéma si tôt et si bien, Chantons sous la pluie est à la fois un témoignage et un hommage très sérieux, mais pris avec une grande légèreté.

Le star system : derrière le glamour des paillettes, le cynisme du profit
Si le film vante la superbe d’Hollywood, il en dénonce aussi les travers et les mécanismes fallacieux qui les animent. Pour entretenir les rêves éveillés du public, la tromperie ne s’arrête pas au film en lui-même, sont alimentées par les journaux people, des rumeurs de contes de fées concernant le duo phare de Lina Lamont (Jean Hagen) et Don Lockwood, prétendument amoureux hors écran. La fiction, vérité fantasmée atteint alors les acteurs, eux qui sont les figures de merveilleux mensonges qu’ils se retrouvent obligés de concrétiser jusque dans la réalité. La facticité est d’ailleurs omniprésente et ne cesse de se mêler au réel : les personnages déambulent sur des plateaux de tournages variés où le vrai est reconstitué, et lorsqu’ils se retrouvent hors plateaux, se retrouvent désemparés et, étrangement, incapables d’être authentiques. Ainsi quand Don Lockwood tente d’avouer ses sentiments naissants envers Kathy Selden, il n’y arrive pas et l’entraîne alors dans un studio de cinéma, désert et romantique à souhait. Éclairage tamisé, lumières douces et suaves, brises légères et fumées, l’acteur contrôle tout et fabrique ce moment tout en laissant place à l’honnêteté la plus sincère qui soit. Vérité et mensonge s’entrelacent ainsi pour mieux exister dans le royaume de l’illusion.
Si le rêve et la beauté semblent régner en maîtres, les péripéties de Lockwood et de ses compagnons nous amènent bien vite aux réalités qui régissent l’épanouissement de cet art : les enjeux économiques. Tous les problèmes rencontrés sont liés d’une façon plus ou moins directe à l’argent : l’angoisse principale est d’empêcher l’échec commercial et donc financier du film parlant où Don et Lina se sont ridiculisés, et le second problème tient à cette dernière dont il est impossible de se débarrasser car trop rentable pour le studio. Seules comptent les stars et l’argent qu’elles rapportent, éclipsant alors de la gloire et de la reconnaissance, les autres métiers pourtant nécessaires à la contribution du prestige qui entoure les vedettes.
Le cinéma et son processus de création tourné en dérision
La scène d’ouverture présente d’emblée le monde du cinéma entouré de ses plus beaux apparats, entre paparazzi, émeute fanatique et stars rayonnantes de triomphe devant une salle de projection. Cette plongée immédiate dans le glamour parfait est présentée aussi vite pour mieux le déconstruire après. Même lors de cette somptueuse avant-première, des ambiguïtés apparaissent déjà : lorsque la grande vedette Don Lockwood est invitée à livrer quelles ont été les étapes pour arriver au sommet d’une si belle carrière, une dissonance se crée. Le récit qu’il donne loue les mérites d’une éducation privilégiée et de débuts prestigieux, mais les images pour une fois révèlent la vérité, celle d’un homme et de son acolyte qui ont appris par eux-mêmes, travaillant dans des conditions dures pour en arriver là. Dès lors ce vernis brillant ne cessera de s’écailler plus intensément encore dans les coulisses où se déroule l’intrigue. Les incohérences, entre être et paraître, se font de plus en plus nombreuses et osées tout au long de la création du film parlant auquel les acteurs s’essaient, et ce, à toutes les étapes du film. Tout d’abord pendant les tournages où le jeu est déjà une sorte de mensonge, cette facticité s’accentue davantage entre ce qui est joué et ce qui est capturé sur la pellicule. Ainsi lorsque Don, furieux contre un coup monté de Lina, doit jouer une scène romantique avec elle, il lui murmure tendrement de douces injures, ce qui donne lieu à une discussion terriblement cocasse au vu de la situation. Ce dédoublement continue jusqu’en post-production où la désagréable voix de Lina est doublée par celle de Kathy, une machination qui se poursuit au-delà même des studios, lors de la sortie du film où le doublage est cette fois-ci en direct, avant d’être révélé. Cette oscillation tournée en ridicule est néanmoins condamnée publiquement à la fin, révélant une certaine éthique au sein même de l’art du mensonge. Une éthique qui reste confortablement dans le cadre du film puisque Kathy qui double Lina dans le film est elle même véritablement doublé dans la réalité par une comédienne dont le nom ne figure pas pas au générique..
Toutefois la critique ne vise pas que les acteurs et attaque d’autres métiers comme celui du producteur, bien plus présent que le réalisateur qui n’apparaît que deux fois, aux décisions parfois loufoques et impulsives. La simplicité et la logique naïve de ceux qui tiennent les ficelles et les finances n’est pas épargnée et sans être corrosif, le film dépeint avec humour les petits défauts des coulisses cachées.

Une comédie musicale qui renverse les normes
Dans le cinéma hollywoodien et en particulier dans le genre de la comédie musicale, les récits sont entourés de codes narratifs répétitifs où l’histoire n’est parfois qu’un prétexte pour diffuser ces dites attentes. Comme le dit Kathy Selden au début de sa rencontre improbable avec Don, « une fois qu’on en a vu un, on les a tous vus », un commentaire qui, même s’il vise les films concernant le jeu du protagoniste, s’applique parfaitement aux normes du genre. Ici le film tend à s’en éloigner et prend de nombreuses libertés quant au ton et aux thèmes abordés. S’il s’associe sans surprise à la romance, toute l’intrigue ne tourne pas exclusivement autour de Don et Kathy ; les scènes où ils sont seuls sont rares et les instants romantiques entre eux restent brefs et modérés. À l’inverse, la comédie est omniprésente du début à la fin, les dialogues sont truffés d’humour parfois ironique et sarcastique, les scènes tournent souvent au gag ou au ridicule introduisant alors des scènes dansées et chantées avec une gestuelle et une chorégraphie cocasses. Rien n’arrête le rire et donne ainsi une certaine démesure au film qui ne se refuse rien. Cette exubérance s’explique notamment par cette volonté de parodie envers le cinéma muet certes, mais également de son époque. Plusieurs références sont faites aux années 20 notamment lors d’une scène de tournage présentant un homme entouré de jeunes femmes avec lesquelles il danse et fait un étalage terriblement kitsch de la mode en vogue. L’homme est un hommage humoristique au réalisateur Busby Berkeley, qui donna au cinéma les fameux plans Berkeley ou plans parallèles au sol, utilisés souvent pour mettre en avant les jambes des femmes lors de chorégraphies. Coïncidence ou clin d’œil scénaristique, toutes les scènes évoquant cette époque révolue sont chantées et dansées. Dans la scène grandiose du Broadway Melody, imaginée par Lockwood lorsqu’il décrit le début de leur nouveau film, il vit en quelques minutes une arrivée dans des décors pittoresques, l’amour, la danse, le rêve et les désillusions, causées par la sulfureuse et encore non célèbre à l’époque, Cyd Charisse. Toutefois, en dépit de son impressionnante démesure, cette séquence connut quelque 85 000 dollars n’est pas celle qui restera gravée dans la postérité, au profit de séquences à la mise en scène simple mais plus engageantes émotionnellement.
Chansons et chorégraphies entre innovation et classiques
Une autre spécificité du film est l’origine de sa création, basée non pas sur des pièces jouées à Broadway qu’il était commun d’adapter mais sur des musiques inventées dans les années 30 par Arthur Freed, le producteur. Les scénaristes ont donc dû construire leur squelette narratif cohérent avec des musiques sans véritables liens, un défi artistique ardu mais réussi. Cette demande de relation justifiée entre les morceaux a donc participé à l’élaboration d’une trame plus complexe et intéressante qu’à l’accoutumée. S’ajoute à cela l’influence de Gene Kelly, co-réalisateur et chorégraphe en plus d’être acteur principal – rien que ça – quant à l’harmonie entre la danse, le chant et l’intrigue. Les chorégraphies la plupart du temps sont des métamorphoses du réel qui ne changent non pas le monde mais la vision des personnages et donc leur rapport à ce qui les entoure. Lorsque Don Lockwood, heureux en amour et plein d’espoir pour sa carrière danse et chante sous la pluie, il n’y a rien d’impressionnant narrativement mais touche justement par sa simplicité, par sa scénographie dynamique et singulière, réinventant le quotidien au trop-plein fantasque avec lequel aucune identification est possible. La danse est un moyen d’expression puissant que Gene Kelly utilise comme un levier émotionnel, suscitant les émotions et l’attention du spectateur, notamment grâce au concept de ciné-danse dont il est le créateur. Ce procédé consiste à exécuter une chorégraphie non pas pour un public mais destinée à la caméra, transformant ainsi les mouvements et attitudes des danseurs selon le positionnement et le cadrage voulus. La danse s’adapte à l’écran avec fluidité et le film joue de cette simplicité apparente pour instaurer une dynamique pleine d’entrain. La grâce masque l’effort comme l’optimisme balaie l’inquiétude, en tout temps et en toutes situations, même sous la pluie.

Au-delà d’un film de romance et d’amour envers le 7e art, c’est un film qui aborde des thématiques bien plus individuelles : celles du changement et de la reconstruction face à quelque chose de pris pour acquis. Le film, audacieux vis-à-vis des autres comédies musicales, est à l’image de ce qu’il véhicule : c’est en réinventant les habitudes et en le faisant avec joie que naquit le bonheur et que périrent les craintes. Aujourd’hui le genre se réinvente, le film est passé d’innovation artistique à classique pérenne, car si le monde change, le besoin d’optimisme lui, est toujours le même.




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