LE FEU

Ça commence par des hélicos et des flammes. La jungle qui crame en surimpression sur le visage de Willard (Martin Sheen). Le ton est donné direct. Le napalm devient un personnage, une citation, un feu qui brûle. Kilgore (Robert Duvall) adore son odeur le matin. Il le dit sans honte, comme un poème déclamé face à la mer. Le feu, le fil rouge du film. Les explosions au bord du fleuve. Les fusées éclairantes qui trouent la nuit comme des soleils artificiels. Même la scène du pont de Do Lung, chaotique, sans commandement, brûle de partout, sans but. Le feu, un rituel ancestral. Une purification qui tourne à l’envers. On brûle la jungle, on brûle les hommes, on brûle le sens de la mission. Et à la fin, dans l’antre de Kurtz (Marlon Brando), le feu devient sacrificiel. « J’ai vu un escargot ramper le long du tranchant d’un rasoir droit. C’est mon rêve, c’est mon cauchemar. » Le bûcher final, les bêtes égorgées en parallèle du meurtre de Kurtz, montage de Coppola qui claque. Le feu, c’est le fil qui relie l’Amérique technologique et bruyante à la barbarie nue de la fin. Même arme. Même pulsion.

Le feu, partout, tout le temps !

UN FLEUVE ET LA DÉRIVE

Willard reçoit sa mission dans une chambre de Saigon, en sueur, complètement à côté de la plaque. On sait qu’il est déjà cassé avant de partir. Le fleuve, unique descente vers son esprit. Chaque étape use un peu plus l’équipage. Le surf avec Kilgore, grotesque et jouissif. Les Playmates, mirage érotique au milieu de nulle part, la démesure. La scène du tigre, la peur brute qui sort de nulle part. Coppola prend son temps, esthétisme des plans. Il étire le film comme le fleuve s’étire dans la jungle. C’est long, lent, parfois lugubre. Dilatation du temps sous l’effet de la chaleur, du feu, les membres de l’équipage perdent pied un par un. Willard lit le dossier de Kurtz pendant la traversée, s’en imprègne, devient obsédé. Il « empathise » la folie de celui qu’il cherche et qu’il devient. Il a une mission au péril de sa propre folie. Le fleuve est la métaphore la plus simple du monde et la plus efficace. On descend vers la folie parce qu’il n’y a pas d’autre route possible. Pas de retour en arrière. Le courant décide, les ordres s’exécutent.

KURTZ, LA GROTTE, LE POINT FINAL

Et puis Brando. Dans l’ombre, toujours. On ne le voit jamais net. Une masse, une voix, une présence, un crâne qui luit. Un regard. Il ne joue pas un colonel dément. Il joue un homme qui a vu la vérité, l’hypocrisie et qui ne peut plus en revenir. Sa tanière ressemble à un temple en ruine. Des têtes coupées, des corps qui pendent, des enfants soldats silencieux. Un gourou de la guerre. Il attend là qu’on vienne l’arrêter. « Vous êtes un commis que des épiciers envoient encaisser les impayés. »  C’est la logique de la guerre poussée à l’extrême, jusqu’à l’absurde total. Kurtz parle d’horreur avec calme. Pas de morale, en temps de guerre, on tue. Willard l’assassine comme un rite, il met au tapis sa propre folie naissante, comme une bête. Une machette et Kurtz qui murmure « l’horreur » avant de tomber. Willard sera-t-il le suivant, prêt à devenir la prochaine légende de la jungle ?

Copyright D.R. Stars Martin Sheen , Francis Ford Coppola Film Apocalypse Now Final Cut

VIVRE APRÈS, AVEC !

Alors, comment on vit avec cette folie qui sent le napalm au réveil ? Franchement, on n’en sort pas indemne. Le film ne referme rien. Willard remonte le fleuve, mais il n’est plus le même homme. La guerre a gagné avant même le premier coup de feu parce qu’elle a déjà mangé les esprits avant les corps. Coppola ne juge pas, il montre. Il pose la caméra dans le chaos et laisse le spectateur digérer seul. Le feu ne guérit pas, il cautérise sur la plaie. C’est ça, la vraie folie du film. L’accoutumance. Le moment où l’horreur devient normale, banale, presque agréable.

Un jour, j’ai vu Apocalypse Now… il y a longtemps, dans une salle obscure à neuf heures du matin, nous étions trois dans la salle. Seul, assis au milieu du rang dans un cinéma d’art et d’essai avec mon unique jeunesse comme expérience. L’écran s’est enflammé sur la musique des Doors, l’émotion pure… et comme Willard remontant le fleuve, j’ai su que je ne serai plus jamais la même face au cinéma.