Loin du monopole des cinéastes d’occident, d’autres visions méconnues du cinéma d’horreur se développent, se nourrissent avec une effroyable lucidité, des affres de leur époque. Le nombre de films d’origine non-étasunienne connaissant le succès sont rares, étriquant inévitablement notre perception du genre. Parmi ces œuvres, de l’autre côté du globe est sortie il y a peu Sleep no more, un film du réalisateur Edwin, paru dans les salles indonésienne le 4 juin 2026. Dans un cadre atypique, celui d’une usine de perruques à Jakarta au cœur de l’Indonésie, deux sœurs mènent l’enquête dans l’espoir de comprendre le suicide soudain de leur mère sur son lieu travail, un endroit sinistre, aux rumeurs inquiétantes…

L’ambiance mortifère de Corps Éternel, entre vivacité factice et horreur latente

D’emblée, l’usine dénote d’une ironie cynique quant au nom de son enseigne, Corp Éternel, qui n’a de pérenne que les cadences inarrêtables des employés. De jours comme de nuit, les corps s’acharnent avec résignations, sacrifient leur force et leur sommeil pour le bien-être de l’usine. Tout est fait pour que les employés se tuent littéralement à la tâche par le biais d’un système aliénant et vicieux : des hauts parleurs grésillants, s’élève la voix doucereuse de leur patronne Maryati (Didik Nini Thowok), qui récite chaque jour, les bienfaits du travail – mais aussi les meilleurs ouvriers de la semaine -, l’union qui unit cette grande famille qu’est Corps Éternel, l’importance du bonheur et du repos. Derrière cet altruisme se cache une avarice du profit abyssale, une machination de rouages usés faite d’hommes et de femmes à bout de forces, mais incapables de s’arrêter, courant a leur perte pour le gain d’une autre. Les prémices de l’horreur débutent avant les événements tragiques, par ce ton grinçant généralisé.

Un univers labyrinthique a la frontière du huis-clôt

Dès l’entrée de Putri (Rachel Amanda) et sa sœur Ida au sein de la manufacture délabré, un étau invisible les enserre, les privant presque de liberté. L’extérieur est à peine perceptible, ne dépassant pas l’enceinte de l’usine ou de leur rue ; telle une sangsue Corps Éternel ne les quitte plus, allant même jusqu’à se manifester sous d’étranges phénomènes paranormaux à leur domicile. L’influence tentaculaire de Maryati est davantage explicité par une maquette de l’entreprise et ses ouvriers qu’elle déplace à sa guise. Certains plans à l’échelle des figurines sèment le trouble entre manipulation factice et réel. Les corps ne sont dans ses mains que des pions sans substance et remplaçables, indifférenciable des membres de plastiques à forme humaine qui s’amoncellent dans l’usine.

L’obsession du corps, dépossédé de sa substance

Le corps et ses notions sont sans cesse redéfinies, s’éloignant aux antipodes de son essence. Comme les perruques fabriquées, le faux tend à remplacer le vrai : les corps sont dégradés puis dotés de prothèses de plastiques et de chair, qui pousse, s’assemble, se reforme. Le fantastique fait loi en toute liberté, le corps morcelé s’autonomise, l’être entier sous emprise – humaine ou non – n’est plus qu’un réceptacle, une chose innommable. Le boddy horror s’épanouit sur un terrain sans limites, dans une organicité palpable et dégoutante, nourri abondamment par les bruitages. Si la gestion du son est maitrisée, le choix des cadrages et du rythme ne sont pas eux aussi étrangers quant à l’intelligence de la mise en scène  : les plans souvent fixes et les gestes à la lenteur régulière, nous placent dans une situation de tension ou rien ne présage la venue du changement de ton, laissant le loisir à l’horreur de surgir en tout temps et sous toute forme.

Palari Films Film Sleep No More

L’horreur, un prisme attestant des réalités sociales

L’enquête de Putri et Ida (Lutesha) les amènent à endosser le quotidien de leur mère avant son décès, découvrant à leur tour les cadences infernales et les troublantes affaires de possessions dont l’ampleur accroit dangereusement. La lutte face à l’entité contrôlée par Maryati prend alors toute l’attention des deux jeunes filles, mettant de côté leurs recherches tout en les clôturant : possession ou suicide, les deux sont d’inévitables fatalités issues d’une même source, celle d’un asservissement dénué d’humanité. L’horreur fantastique est alors utilisée pour en révéler une socio-économique ou surviennent les mêmes drames et accidents, sans présence surnaturelle pourtant. Les dénonciations proclamées sont limpides et intelligemment traités par une mise en scène qui ne crée pas l’effroi, mais la laisse se dérouler sous nos yeux.

Palari Films Film Sleep No More

Dommage après un si beau parcours que l’œuvre s’achève de manière abrupte – l’entité et la patronne diabolique explosent -, laissant une victoire en demi-teinte qui semble abandonner toute sa teneur dramatique et sociale.

Le nouvel essor d’un genre employé à contre-courant

Si le cinéma d’horreur est l’un des genres les plus corsetés, il s’émancipe néanmoins ces dernières années, se bâtissant autour de nouvelles fondations. Si le pacte tacite reste inchangé, susciter l’angoisse et le frisson, les moyens pour y parvenir ne sont plus les mêmes, se dirigeant notamment vers une croisée des genres et sous genre. Ici le cinéaste ne reste pas sur une utilisation linéaire et convenu d’un type de codes, mais pioche aussi bien dans des particularités de l’épouvante, du body-horror ou encore, du film de possession. Un cocktail d’autant plus efficace grâce à l’intrigue flirtant avec le genre fantastique, affranchissant le réel de toute rationalité. Cet entrecroisement est ici au service d’un ton qui a le vent en poupe, celui d’une dénonciation contemporaine des mœurs par l’horreur. D’autres films sortis ou sortant récemment reprend par ailleurs ce modèle, tel que Leviticus, Obsession, Sanguine, et tant d’autres, remettant en question le bien-fondé de normes et systèmes dysfonctionnels, puisant leur source dans les plaies putréfié de nos sociétés.

L’homme se dresse désormais comme la nouvelle égérie du genre, car qui, mieux que lui, sait inspirer la crainte et faire de la vie de ses semblables, un cauchemar. Les films d’épouvante sont devenus un miroir ou l’humanité se regarde, monstrueuse, et s’en offusque, autant qu’elle s’en délecte.