Au début, il y a eu le mythe : un film d’horreur qui ne se veut pas du grand art (or destiné au public festivalier) et qui réussit si bien qu’on commande une deuxième partie. Que l’actrice qui incarnait la dernière survivante refuse d’y rejoindre ne pose pas problème- on tourne quand même. Et on en tourne une troisième. Une quatrième. On tourne jusqu’à ce que la terreur soit une source plutôt de plaisanterie que d’horreur (la vignette au style du New Yorker), or l’arrivée de l’appréciation critique. Effectivement, le film originellement destiné à entretenir et augmenter les ventes de popcorn devient une source d’inspiration pour des articles de recherche… qui découvrent jusqu’à quel point le film reproduit les préjugés de son temps (dans ce cas en particulier, de la transphobie).

Tout cela n’est que le générique d’ouverture pour le nouveau long-métrage de Jane Schoenbrun, sorti deux ans après I Saw The TV Glow (2024) (aussi de distribution limitée en salles françaises) et vainqueur de la Queer Palm à Cannes 2026. Un film qui, d’après sa réalisatrice, pourrait être décrit comme Portrait de la jeune fille en feu (2019) parmi un volet de Vendredi 13 (1980-2009). Or, un film qui aborde la nostalgie et l’actualisation du sujet (y compris les aspects mal vieillis de ce genre de classique) d’une manière très inspirée de la logique des rêves telle que présentée par David Lynch.

Notre protagoniste, Kris Williams (Hannah Einbinder), pourrait être résumée en deux mots : plaisir coupable. Elle aime la franchise Camp Miasma, mais avoue tant le déclin en qualité que la transphobie derrière la monstruosité du méchant Little Death, horrifiant avant son retour en fantôme assassin dès ses origines en “mec qui se déguise en fille trois fois par semaine” (effectivement, comme on verra, le mot genderfluid, francisable en tant que fluidité sexuelle, n’existait pas dans le vocabulaire commun des scénaristes- et, en conséquent, des personnages- vers 1980). Elle aime bien avoir été choisie pour écrire et réaliser le nouveau volet, mais est très consciente que son rôle est de contrer les accusations de transphobie inhérente à la propriété intellectuelle dès son identité queer (tout sans savoir si elle pourra valider le montage final). Finalement, elle n’arrive pas à s’assumer, en dépit de sa sexualité.

C’est à ce moment qu’elle rencontre Billy Presley (Gillian Anderson), l’ancienne star du premier film, aujourd’hui une recluse dans l’ancien camping où les films furent tournés. Billy, malgré les comparaisons, n’est pas vraiment une Norma Desmond qui ressent la fin de sa carrière face à des films qui sont devenus très petits pour contenir la grande star qu’elle croirait être. Certes, lors du visionnage de sa copie en 35mm du film, elle répond “tais-toi” à l’avertissement de Kris d’un passage transphobe. Mais, au contraire du personnage iconique de Gloria Swanson, c’est elle qui s’est mise en retraite et se trouve à l’aise dans le monde de son premier rôle protagoniste. Elle a bien plus de succès avec sa jeune visite que Mme Desmond, mais surtout, elle a pleine conscience de sa folie… or, du fait qu’elle n’existe plus dans la même logique du reste du monde.

Le film propose un monde en dehors de la rationalisation excessive, tant dans la quête de sens au niveau académique que de la logique capitaliste où le wokisme n’est qu’une valeur de marché. Tout cela, y compris le tournant méta que les producteurs croient trouver dans le pitch de Kris, ne serait ce que David Foster Wallace décrit dans L’infinie comédie, où “la transcendance du sentiment n’est que la peur d’être vraiment humain”, avec la sentimentalité et l’ouverture associée. Parmi des expériences traumatiques, soit du sexe filmé sans coordinateurs d’intimité, soit l’intimité en elle-même, Billy et Kris trouvent refuge dans la pulsion scopique. L’amour du cinéma ? On pourrait se référer à la séquence de visionnage du film, déjà un signe de cinéphilie. Mais c’est peut-être une nouvelle rationalisation académique, belle et bonne pour ce contexte mais pas pour la seule jouissance, tant d’un film qui ne parle que du sexe et des fluides d’après sa star que de la proposition de Schoenbrun. Après tout, ce qui a fasciné Kris n’est pas une caractéristique du jeu de Billy, mais un moment bien réel pour cette dernière. On ne peut pas oublier le fait qu’on n’apprend jamais le nom de la dernière survivante. Un clin d’œil à l’identification entre personnage et comédienne, ou quelque chose de plus profond (et, finalement, plus réel qu’un simple typecasting). Est-ce qu’on peut, finalement, faire de la théorie, voire de la critique, à partir de rien que du désir et des fluides ?

Copyright Plan B Stars Gillian Anderson , Hannah Einbinder Film Teenage Sex And Death At Camp Miasma

Le film, de cette manière, propose de dépasser la culpabilité du plaisir pour n’avoir que ce dernier. Se laisser aller dans le domaine de La Petite Mort, entre le sexe et l’inconscient des histoires qu’on se raconte. Il faudra toujours trouver du sens, entre les séances de pitch, la recherche académique et des critiques comme celle-ci. Mais rien n’est plus important que la jouissance. Si pour jouir il faut s’en aller, renoncer à un monde si dominé par les logiques du marché que c’est la seule logique possible, il le faudra. Puis, si c’est beaucoup trop, on peut toujours faire une pause. Une étrange justesse pour un film qui sera largement distribué par la plateforme de streaming Mubi, où, comme dans les anciens VHS, le spectateur peut faire des arrêts sur image et, ainsi, contrôler le temps.