Une oeuvre précieuse

Satoshi Kon est un peintre des illusions, un artisan habité par un souffle créatif hors-norme, désireux de repousser les limites de l’animation à chaque film. Son oeuvre courte (1997-2007) mais d’une richesse inouïe, explore les multiplicités du royaume des rêves à la recherche d’une esthétique unique.

Malgré son manque de popularité, son cinéma demeure influent dans le monde de l’animation mais aussi au-delà. De nombreux réalisateurs piochent ou s’inspirent grandement de son univers : Christopher Nolan avec Inception (2010) – Darren Aronofsky et son Black Swan (2010) – ou encore Spider-Man : Into the Spider Verse (2018). Avec seulement quatre films et une série télé, Kon est parvenu à devenir un auteur culte, aussi bien admiré que méconnu, inclassable et indispensable ; il apparaît aujourd’hui comme un des plus grands visionnaires du cinéma contemporain.

Dorian, vous avez parlé il y a quelques jours de son dernier long métrage, Paprika (2006). De mon côté, à travers cet article j’essaierai de vous faire découvrir la somptuosité labyrinthique de Millennium Actress (2001). Afin d’y déceler sa beauté et son vertige, naviguant avec vous à l’intérieur des simulacres.

Un récit à contre-courant

Millennium Actress naît dans le sillage du désormais culte Perfect Blue (1997). Satoshi Kon et son co-scénariste Sadayuki Murai élaborent une histoire en forme de trompe-l’œil, centrée sur la vie de Chiyoko Fujiwara, une ancienne célébrité du cinéma japonais. Ce personnage fictif s’inspire de Setsuko Hara, l’actrice fétiche de Yasujirō Ozu. Mais la grande singularité du récit réside dans le mélange organique du vécu de Chiyoko avec les nombreux rôles qu’elle a incarnés à l’écran. Satoshi Kon développe ainsi une intrigue à contre-courant de la narration standardisée et des conventions de l’animation, construisant un véritable dédale où la vie d’une femme se confond avec les métamorphoses du Japon et l’histoire de son cinéma.

La métalepse et la répétition

-Spoilers-

Kon décrivait Millennium Actress et Perfect Blue comme un diptyque : deux faces d’une même pièce, dépeignant la vie d’une femme au sein d’une industrie. Les deux longs métrages usent de mises en abyme et de strates narratives afin de questionner perpétuellement le spectateur sur la nature des images. Dans Perfect Blue, ces procédés sont au service du délitement psychologique de la jeune Mima, tandis que Millennium Actress les mobilise pour illustrer la complexité mémorielle de Chiyoko.

L’exploration de la mémoire de Chiyoko repose sur deux outils narratologiques : la métalepse, qui provoque l’intrusion des documentaristes dans les souvenirs de l’actrice au cours de l’entrevue, et une structure fractale fondée sur la répétition par variation, inspirée de la musique de Susumu Hirasawa. Les deux journalistes deviennent les témoins de la course effrénée de la comédienne vers son amour perdu, un peintre dissident rencontré en pleine guerre sino-japonaise. Le scénario répète certains motifs tout en les transformant, afin d’illustrer l’entrelacement des souvenirs.

La vie de Chiyoko n’est pas une ligne cohérente et linéaire, mais un enchevêtrement désordonné où réalité et fiction s’assemblent. Dès le début du film apparaît un militaire marqué d’une cicatrice, figure qui reviendra sous différentes formes pour poursuivre le peintre. De même, le motif de la course, présent à plusieurs reprises, devient un instrument dramatique permettant de traduire les remous d’une mémoire cabossée et chahutée. La musique électronique et synthétique d’Hirasawa crée des boucles à sonorités étranges et anachroniques, emmenant le film dans un univers onirique, proche de l’abstraction.

Une fresque singulière

La romance sert de point de départ à la grande traversée historique, cinématographique et intime de Chiyoko. Un voyage passant par des événements réels : la Mandchourie occupée, les bombardements américains ou encore le Japon de la fin des années 1960. Mais aussi par des moments fictifs issus des rôles de l’actrice et de l’histoire japonaise : princesse dans un château en flammes durant l’époque Sengoku, ou encore courtisane dans une maison de plaisir à la fin de l’ère Edo.

Satoshi Kon décide d’abolir toute frontière entre les différents régimes d’images en construisant une mise en scène fondée sur leur fusion. Il y parvient notamment grâce à des raccords complexes. Le raccord-volet, par exemple, utilise un élément du premier plan — un mur, un passant — qui vient obstruer le cadre afin de permettre la transition entre deux plans. Ce procédé lui permet à la fois de varier les rapports d’espace au sein d’une séquence et de passer d’une réalité à une autre.

Il recourt également au morphing : la vieille Chiyoko retrouve le corps de la jeune fille en un seul plan. Ce procédé sophistiqué mêle travelling circulaire, inclinaison simultanée des deux corps et fondu enchaîné, gommant ainsi la sensation de flash-back pour relier directement deux époques.

Kon utilise aussi le raccord dans le mouvement pour lier les plans lorsque son personnage chute, se relève ou ouvre une porte. Naissent alors des moments vertigineux : Chiyoko ouvre la porte d’un train en Mandchourie et se retrouve sur le toit d’un château en flammes du XVe siècle ; plus loin, une marche désespérée dans la neige se transforme en ascension lunaire. Satoshi Kon pousse ainsi le langage visuel de l’animation vers une forme de réseau de correspondances, un système neuronal interconnecté où chaque plan appartient à un ensemble cohérent, traversé par des motifs et des idées en circulation permanente.

 

Millennium Actress

 

Le Japon sous toutes ses coutures

Millennium Actress est aussi une plongée dans l’histoire de l’art japonais et ses métamorphoses au fil du temps. Kon l’illustre à merveille dans une séquence expérimentale où Chiyoko chevauche à travers un champ de bataille, puis défile en calèche et en pousse-pousse aux abords du mont Fuji et dans les villes de l’ère Meiji. Ces différents moyens de transport matérialisent l’avancée temporelle du pays, quittant progressivement l’archaïsme d’antan pour embrasser la modernité de l’industrialisation.

Les décors se présentent sous la forme d’estampes : les éléments y sont figés, seule notre héroïne demeure en mouvement, traversant ces représentations successives du Japon d’un bout à l’autre du cadre. La direction artistique s’inspire du style nishiki-e, une technique de gravure polychrome permettant une grande richesse chromatique. On a alors l’impression de passer d’un espace mental à un autre. Chiyoko semble s’animer progressivement en remontant le fil du temps, passant peu à peu d’un décor en deux dimensions à un environnement tridimensionnel.

La séquence s’achève sur l’image d’une Chiyoko rêveuse, cheveux au vent, dévalant à toute vitesse un chemin bordé de sakuras en fleurs. D’une beauté singulière, ce passage puise dans l’histoire de l’art japonais pour repousser les possibilités expressives de l’animation.

Malgré ses 1h26 et une certaine complexité formelle et narrative, Millennium Actress parvient à conjuguer ampleur épique et voyage émotionnel. Chaque visionnage révèle davantage l’étendue du talent de Satoshi Kon et l’empreinte considérable qu’il a laissée sur le cinéma de l’imaginaire.