En 1979, les films d’aventure à Hollywood sont largement passés de mode depuis le crépuscule de leur âge d’or à la fin des années 50. Si quelques tentatives apparaissent avec succès ici et là, plutôt déguisées en contes historiques épiques comme en 1973 avec Les Trois Mousquetaires de Richard Lester, en 1979, aucune n’a réussi à reconvertir le public aux grandes épopées fantastiques à gros budget depuis une vingtaine d’années, et le genre laisse Hollywood froid comme un frigo au beau milieu du Groenland. Mais George Lucas, oui oui, celui de La Guerre des Étoiles a une idée qui lui trotte dans la tête depuis le début des années 70, et après avoir revigoré le genre moribond du Space Opéra, il est certain que le public cinéphile adorerait des histoires épiques à la manière des Republic Serials de sa jeunesse. Il a déjà développé le personnage principal : Indiana Smith, archéologue et professeur d’université dans les années 30, et l’idée que celui-ci va, en parallèle de son métier académique, constamment évoluer de situation périlleuse en situation encore plus périlleuse, à la recherche d’objets anciens rares. Il engage le scénariste/réalisateur Philip Kaufman pour l’aider à écrire un traitement du film, et celui-ci propose que l’histoire tourne autour de l’Arche d’Alliance. Un traitement de l’histoire est écrit, mais Lucas décide de se concentrer sur Star Wars. À la sortie du film en 1977, et pour être loin du stress (le film sera-t’il un succès ou un gros bide, comme Lucas le pensait?), le réalisateur part pour un court séjour de repos à Hawaï avec son ami Steven Spielberg. La Guerre des Étoiles sort et explose, Lucas et Spielberg soulagés ont de multiples et longues discussions au soleil, et durant l’une d’elle où ils construisent un château de sable et parlent de leurs futurs projets, Spielberg confie à son ami qu’il adorerait faire un James Bond. Indiana Smith sort de son sommeil littéraire, et murmure alors à l’oreille de Lucas qu’il est dispo depuis 1973 et qu’il attend. Lucas sourit, regarde son camarade et lui dit « J’ai beaucoup mieux pour toi : Les Aventuriers de l’Arche Perdue». Quelques minutes plus tard, Spielberg, excité à l’idée, tape sur le sable et déclare, plein d’enthousiasme « Allons-y, on le fait! ». Le reste fait bien entendu partie de l’histoire.

Ah, non… sauf une petite chose : Spielberg détestait le nom « Smith », qu’il trouvait trop générique, et mit sa première patte à la légende en le remplaçant aussitôt par le ‘bien moins générique’ « Jones ».

Copyright Paramount PicturesStars Harrison Ford, Karen Allen Film Les Aventuriers de l’Arche perdue

Spielberg vit dans l’idée de Lucas une occasion de travailler avec un de ses meilleurs amis et collaborateurs officieux, mais aussi de réaliser son rêve de diriger un James Bond, sans vraiment en faire un. La structure narrative bien établie des films de la franchise de 007 est d’ailleurs bien reconnaissable dans Les Aventuriers de l’arche perdue. On y retrouve par exemple la célèbre séquence pré-générique pleine d’action (inspirée par des BD des aventures de Donald Duck et Oncle Picsou!), chère aux opus des Broccolis, ou encore de nombreuses cascades périlleuses à travers le film, impliquant de multiples véhicules souvent en mouvement, une chasse au trésor (plutôt qu’un super vilain pour James Bond) qui emmène les héros dans des paysages fantastiques autour du monde, les James Bond girls (les étudiantes pour commencer, puis Marion Ravenwood jouée par Karen Allen), l’administration peu encline à aider officiellement, mais qui n’hésite pas à soutenir son héros en loucedé (Marcus Brody – Denholm Elliott), l’aide précieuse d’un agent local affable et adorable (Sallah – John Rhys-Davies), les situations de vie ou de mort dont le héros se sort avec brio (les serpents dans Puits des Âmes, la bagarre sous l’avion…), le super vilain à l’accent étranger (Bellocq – Paul Freeman, et les Nazis), et même les gadgets chers au célèbre espion (le fouet, le chapeau, le pistolet…)! Tous ces éléments furent inclus dans le scénario par Lucas, le scénariste Lawrence Kasdan, et Spielberg lui-même.

Indiana Jones naquit donc sur papier, et après la récupération non sans difficultés d’une idole Chachapoyan, le professeur d’archéologie est contacté par la CIA, qui lui confie une mission d’extrême importance dans cette période d’avant Seconde Guerre mondiale : trouver la légendaire Arche d’Alliance avant les Nazis, qui s’en rapprochent dangereusement et l’utiliseront sans aucun doute comme une arme d’extermination s’ils arrivent à leurs fins. Indy se met donc en route et va chercher l’aide de son ancien mentor, Abner Ravenwood, dont l’Arche était le sujet de recherches favori. Abner est décédé, mais pas Marion, sa fille, qui compte bien prendre sa revanche sur l’archéologue qu’elle accuse de l’avoir abandonnée après une relation houleuse de jeunesse. Alors que Marion et Indy règlent leurs problèmes d’ancien couple, une équipe de Nazi qui a eu la même idée qu’Indy, tente d’enlever Marion pour obtenir les informations qu’elle possède de son père sur la localisation de l’Arche. Indy et Marion échappent à la tentative et s’enfuient à la recherche de l’objet de légende, les nazis à leurs trousses, dans un périple qui les mènera en Égypte pour localiser l’Arche, se la faire dérober sous les yeux, puis la poursuivre jusqu’à une base sous-marine allemande ou les hommes du 3èmeReich vont tenter d’activer l’arme suprême, jusqu’à la résolution que tout le monde connait à présent.

Copyright Paramount PicturesStars Harrison Ford Film Les Aventuriers de l’Arche perdue

La production ne se déroula bien sûr pas sans accroc, le premier étant que malgré la présence de l’équipe de rêve Spielberg/Lucas, pas un des studios d’Hollywood n’accepta de financer le film. Seulement après d’âpres négociations et grâce à une relation personnelle, Paramount fini par accepter à certaines conditions. Puis vint un problème majeur de distribution. Tom Selleck avait été casté pour jouer le rôle principal, mais Donald P. Bellisario, le producteur de la série à succès Magnum dans lequel l’acteur était également numéro 1 de la feuille de service, refusa catégoriquement de libérer celui-ci par peur de perdre sa poule aux d’or. À quelques semaines à peine du début du tournage, acculé, et malgré sa crainte de paraître redondant au casting, « à la Scorcese et De Niro », Lucas se fit convaincre par Spielberg de confier le rôle principal du film à Harrison Ford, qui se montra immédiatement intéressé, mais imposa des conditions contractuelles pour que le personnage ne soit pas trop proche de celui de Han Solo, pour lequel il était déjà célèbre dans le monde entier après les deux premiers Star Wars. Dans la même verve, Danny DeVito devait jouer Sallah, mais était aussi bloqué par les tournages de la série Taxi. Harrison Ford se blessa au genou pendant la scène de la bagarre sous l’avion, ou manqua de se noyer dans les scènes où il s’accroche au sous-marin nazi, et bien d’autres choses encore. Malgré tous ces écueils, certains accidents heureux facilitèrent quand même les opérations, comme la préparation du tournage du film Le Bateau (1981), de Wolfgang Petersen, qui coïncida si bien avec le tournage des Aventuriers en France, à la base sous-marine de La Pallice à La Rochelle, que Spielberg loua les maquettes, reconstitutions d’U-Boats et les décors de celui-ci, économisant ainsi de grosses sommes à Paramount. Le film fut livré dans les temps et dans le budget alloué de 20 millions de dollars.

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Il n’est pas exagéré que de dire qu’avec Les Aventuriers de l’Arche Perdue, Spielberg réinventa le cinéma d’aventure. Jamais auparavant n’avait-on vu tant de cascades, de décor et d’action dans un seul film, même pour un James Bond. Le script, qualifié par Michael Eisner directeur de Paramount à l’époque, comme étant le meilleur qu’il ait jamais lu, combiné au style de réalisation ultra visuelle du réalisateur, qui inaugure ici une grande partie du langage cinématographique qui caractérisera toutes ses œuvres d’action par la suite, et qui culminera dans Les Aventures de Tintin : Le Secret de la Licorne (2011) par une libération totale des contraintes physiques de la caméra, créé ici un chef-d’œuvre inégalé du cinéma d’action qui conquit rapidement tous les publics mondiaux. Nous ne nous attarderons pas ici sur des exemples particuliers, mais il est possible de trouver des vidéos en ligne, qui exposent les techniques de tournage et de montage exploitées par Spielberg pour arriver au résultat que nous connaissons à l’écran (liste plus bas).

Le succès international énorme des Aventuriers de l’Arche Perdue (titre original du film avant qu’il ne soit plus tard changé en Indiana Jones et les Aventuriers de l’Arche Perdue pour mieux intégrer le design graphique et marketing des deux autres épisodes de la série en VHS et DVDs) va bien entendu relancer la mode des films d’aventure et inspirer de nombreuses copies, plus ou moins heureuses, telles que la série TV Jake Cutter en 1982, Les Aventuriers du Bout du Monde de Brian G. Hutton en 1983,  À la Poursuite du Diamant Vert, de Robert Zemeckis en 1984, ou encore Allan Quatermain et les Mines du Roi Salomon de John Lee Thompson en 1985, et bien sûr les autres épisodes de la franchise Indiana Jones et le Temple Maudit (1984), Indiana Jones et la Dernière Croisade (1989), Indiana Jones et le Royaume du Crâne de Cristal (2008), tous réalisés par Steven Spielberg, et enfin Indiana Jones et le Cadran de la Destinée(2023) de James Mangold.

Mais réellement, si vous avez déjà vu ces dérivés et suite, vous savez déjà qu’il n’existe qu’un seul Aventuriers de l’Arche Perdue, et qu’il est inégalable!

Intéressé par les techniques de réalisation de Spielberg sur Les Aventuriers de l’Arche Perdue ? Jetez un œil à ces liens (en anglais malheureusement, mais sous-titrés) :