
Le cabinet du Docteur Caligari est l’une des grandes œuvres de l’expressionnisme allemand représenté notamment par Friedrich Wilhelm Murnau auteur du premier plan-séquence de l’Histoire du cinéma avec l’Aurore (1927) ou Fritz Lang, réalisateur du révolutionnaire Metropolis (1927) et du grand M, le Maudit (1931). Robert Wiene fait aussi partie de ce mouvement artistique. Il va d’ailleurs se servir des particularités visuelles de l’expressionnisme allemand pour contribuer à mystifier son œuvre autour du questionnement sur l’identité de ses personnages.
–Spoilers–
DEUX OU TROIS DOCTEURS CALIGARI ?
L’architecture déstructurée ainsi que les ombres menaçantes sont les deux principaux éléments visuels de l’expressionnisme allemand. Un rendu gothique, sombre, qui inspirera le cinéma de Tim Burton et qui contribue à façonner une certaine instabilité par la non-linéarité des courbes du décor. Une manière aussi de transmettre soit de l’horreur comme une certaine œuvre de 1922 citée prochainement, soit du fantastique pour Le cabinet du Docteur Caligari. De plus, Robert Wine utilise des teintes colorées appuyant sur la dimension irréelle et mystérieuse du récit.
Le film traite d’un docteur appelé Caligari (Werner Krauss) qui souhaite présenter sa bête de foire : un somnambule appelé Cesare (Conrad Veidt).

Parallèlement à ça, un duo d’amis Alan (Hans Heinrich von Twardowski) et Francis (Friedrich Feher) tombent amoureux de Jane (Lil Dagover). Ils se rendent à la foire pour admirer Cesare qui voit tout et qui sait tout. Alan lui demande alors combien de temps lui reste-t-il à vivre ? La prophétie de Cesare est invoquée…
Dès que le somnambule devient le suspect principal de l’incident déclencheur, le récit va pouvoir se servir des différentes identités pour nous perdre entre réalité et fabulation. Tout d’abord une piste qui a été surprenamment délaissée par notre point de vue, est celle de Francis écarté de toute suspicion du meurtre de son ami qui convoite la même femme que lui. Une situation qui s’avère pourtant être un parfait mobile pour pouvoir le juger. Cependant, le film va s’attaquer à ce somnambule qui, déjà manipulé comme une bête par Caligari, est considéré, injustement, comme le coupable du meurtre d’Alan. C’est alors que nous allons être trompés par Caligari qui couvre son gagne-pain, avant que ce soit lui qui devient la cible de Francis, voulant libérer ce somnambule de son oppression malsaine tenue par ce personnage au jeu grandiloquent, (sur)jouant bien plus que les autres acteurs afin que nous puissions lui créer une exposition digne d’un savant fou. Mais c’est alors que Wiene nous trompe une nouvelle fois avec la seconde identité de Caligari, qui s’avère être le directeur de l’asile psychiatrique, avant sa dernière et troisième silhouette différente. Francis est enfin réveillé (ou pas) voyant Caligari bien plus soigné sur lui, plus introverti pour nous révéler qu’il serait en fait un médecin de l’asile, sans nous en dire plus afin de préserver le mystère et de nous laisser à notre propre interprétation. Ce qui remet donc Francis en position de potentiel coupable, bien que cette éventualité a été effacée d’emblée pour éviter les soupçons du twist amenant vers ce questionnement : Francis a-t-il tué Alan pour espérer que Jane devienne sa femme ?
Ce genre de dénouement rappelle bien évidemment certains films ayant sûrement pris cette œuvre comme inspiration avec Shutter Island de Martin Scorsese (2010) ou par sa scène de crime nous rappelant Psychose (1960). Tout en n’oubliant pas les futurs métrages sur l’exposition des bêtes de foire tels qu’Elephant Man (1980) de David Lynch ou bien plus récent, le film de Guillermo Del Toro : Nightmare Alley (2021).

DES CARTONS BIEN PLUS QU’AU SERVICE DE LA NARRATION, MAIS DE LA MISE EN SCÈNE
Les cartons permettent de traduire ce que l’on ne peut pas entendre dans les films muets, comme les dialogues, ou permettent de nous donner des informations complémentaires pour ne pas être perdu dans le récit. Dans l’œuvre de Robert Wiene, même les lettres des écriteaux seront déstructurées comme les courbes tordues qui composent les plans du cinéaste. Ils vont peu à peu rentrer dans le récit en se retrouvant par la suite dans l’un des objets du décor : un livre. Une manière de créer de la proximité entre le texte et les personnages, lisant alors l’ouvrage. Un passage qui raconte un flashback concernant le passé du Docteur avant d’en illustrer une portion en reconstituant les images d’antan. Une manière de briser la linéarité du récit présent, par la narration après l’esthétique. Le texte passe donc du traditionnel carton, au décor jusqu’à la mise en scène, pour transmettre la folie par les insertions des lettres se glissant littéralement sur le plan à la vue de Caligari.
JUSTE AVANT NOSFERATU
Cesare est un être d’apparence fantomatique, cadavérique. Il ressemble fortement à l’une des créatures iconiques que Murnau a mis en scène deux ans plus tard : le vampire dans Nosferatu (1922). En effet, Cesare est découvert, sortant à la verticale de sa caisse en bois, la peau pâle, une fine silhouette pour parfaire son aspect terrifiant. Mais finalement, est-ce une vraie personne atteinte de somnambulisme ou la personnification d’un mal-être vécu par Francis enfoui dans sa psyché ? Le Docteur Caligari, quant à lui, ne représenterait pas plutôt la folie de Francis ? …

Le cabinet du Docteur Caligari possède un scénario riche en interprétations, porté par des visuels intéressants pour mener vers une fin ouverte malgré sa résolution assez subtile.




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