
Un peu de contexte
En 1970 sort MASH, satire au vitriol de l’armée américaine durant la guerre de Corée. Le film désarçonne par son impertinence et sa violence. C’est l’une des premières fois que le mot « fuck » est prononcé dans un long-métrage grand public. Sa forme singulière intrigue : multiplicité de personnages, dialogues simultanés, large place laissée à l’improvisation, usage fréquent de plans larges et du zoom pour créer un désordre permanent. L’œuvre remporte la Palme d’Or au Festival de Cannes, permettant à Robert Altman, à 45 ans, de s’imposer pour la première fois à Hollywood.
Quelques mois après ce succès, David Foster, futur producteur de Guet-Apens (1972) et The Thing (1982), reçoit à Paris, de la part d’Ellen Wright, agent de Simone de Beauvoir, un roman intitulé McCabe. Séduit, il obtient un accord avec Warner pour en produire l’adaptation. John Huston et Roman Polanski s’y intéressent, mais c’est finalement Altman qui s’empare du projet. Le roman est un western relativement classique, mais le réalisateur choisit d’en détourner les codes : « J’ai abordé McCabe comme si nous n’avions jamais vu de western. »
Le tournage a lieu durant l’hiver 1970 en Colombie-Britannique. Les rôles principaux sont interprétés par Warren Beatty, star de Bonnie and Clyde (1967), et Julie Christie, révélée par Docteur Jivago (1965) . La photographie est signée Vilmos Zsigmond, figure majeure du Nouvel Hollywood (Délivrance (1972), Voyage au bout de l’enfer (1978), Rencontres du troisième type (1977)).

Ça raconte quoi ?
En 1902, John McCabe, joueur de poker fanfaron, arrive dans la petite ville de Presbyterian Church, dans le but de construire un bordel. Il va vite faire la connaissance de Constance Miller, prostituée déterminée qui lui propose de s’associer afin de développer leur commerce.
Le renversement de la mythologie
La grandeur du film tient autant à sa radicalité narrative qu’à sa mise en scène. Robert Altman va subvertir l’identité du western classique en renversant sa mythologie. McCabe n’est pas ce cow-boy viril, mais un petit entrepreneur hésitant, à la fois pathétique et fragile. Mme Miller, quant à elle, dynamite l’archétype de la « putain » et la verticalité habituelle des relations hommes/femmes au sein du genre. Elle a le sens des affaires et une compréhension totale de son environnement. En réalité, c’est elle qui dirige. Loin d’être un faire-valoir, elle est un moteur essentiel du récit, permettant à John de briser sa posture en l’amenant vers une forme de sincérité.
Au-delà du duo, la profondeur de l’œuvre s’exprime à travers la communauté. Motif récurrent du genre, John Ford en a même fait son canevas cinématographique. Chez Robert Altman, la communauté grouille, bouillonne, déborde en permanence. C’est un « chaos fertile », comme disait Robert Benayoun, critique de la revue Positif. Le film, au fur et à mesure de son avancée, devient une grande mosaïque construite autour du duo, ayant pour but de dépeindre la diversité et l’authenticité de cette petite ville.
Cette réflexion sur le collectif est profonde : elle ancre le film dans une réalité tangible, presque palpable. Cela permet également d’amener le western vers une forme de vérité, de dévoilement. Altman revient à l’essence matérielle de son pays en se débarrassant des oripeaux vieillissants du genre. Il ne déconstruit pas simplement par plaisir, mais surtout pour mieux percevoir ce qu’est réellement l’Ouest étasunien.
La séquence finale pousse l’idée de la déconstruction à son paroxysme. Le réalisateur s’attaque à la scène du duel, motif central du genre, vecteur d’héroïsme. McCabe y affronte trois mercenaires, mais loin de toute grandeur, il erre, se cache, tente de survivre. Même l’église, symbole de refuge, devient hostile. Le héros est dépouillé de toute aura. Sans dévoiler la fin, le destin de McCabe résonne avec une certaine idée de l’absurde, qui trouvera un écho plus tard dans The Shining (1980) de Stanley Kubrick.
Un bouleversement formel
Pour parvenir à capter la vitalité collective de Presbyterian Church , Altman invente deux dispositifs de mise en scène. Le premier est sonore : tous les acteurs sont équipés d’un micro H-F(invention toute nouvelle en 1970). Cela permet de superposer des dialogues ou de se focaliser sur un comédien en particulier. Un moyen technique qui traduit la complexité et la richesse du groupe plutôt que de mettre en avant un point de vue unique. Cet élément de mise en scène n’est pas juste un gadget, mais un moyen pour Altman d’être en rupture avec la forme rigide du cinéma américain. Dans MASH (1970)cette réflexion sur le son était déjà en gestation, dans John McCabe la captation devient polyphonique. Cette idée culminera en 1975, avec son chef-d’œuvre Nashville (1975), film choral composé de 24 personnages. D’ailleurs certains acteurs de John McCabe, formeront par la suite une troupe, qui suivra Robert Altman sur de nombreux films. On pense à Shelley Duvall, Keith Carradine ou encore Michael Murphy.
Le deuxième dispositif est visuel. Le zoom et le dézoom s’associent au plan d’ensemble et au gros plan. La caméra se balade, elle est témoin des tumultes communautaires, elle essaye de restituer la matière du tissu social et des individualités qui constituent le collectif. L’action se structure sur plusieurs axes au sein d’un même plan. Le spectateur est constamment actif car la dramaturgie se déplace, circule au sein d’un même espace, plutôt que d’être développée au centre du cadre comme dans le cinéma américain traditionnel. Ainsi, un plan débute sur ce qui semble être la cheminée fumante d’une locomotive. Un dézoom révèle qu’il s’agit en réalité d’un simple tracteur à vapeur. En un geste, le mythe de la conquête de l’Ouest est désamorcé au profit d’une vision plus modeste, presque prosaïque : celle d’une communauté laborieuse, contrainte de se serrer pour exister.

L’ouest américain en mutation
L’autre grand sujet du récit est le capitalisme, plus exactement l’opposition entre deux modèles. Le récit se déroule dans l’État de Washington en 1902, treize ans après que le territoire fut pleinement intégré au pays. Tout est encore en mutation. John McCabe arrive à Presbyterian Church et profite de ce contexte pour bâtir son petit commerce. Grâce à l’aide précieuse de Mme Miller, celui-ci se développe jusqu’à devenir le poumon économique de la ville.
John incarne le petit patron naïf et opportuniste, un modèle ancré dans le capitalisme de l’Ouest du XIXe siècle. Il exploite par pur intérêt matériel, mais à une échelle modeste, presque déclinante en 1902. La confrontation arrive avec la modernité économique venue de la côte Est : un capitalisme industriel et vorace, représenté par Sears et Hollander, deux agents d’une grande compagnie minière qui tentent de racheter l’entreprise de John.
Robert Altman se montre impitoyable sur le plan économique : il démontre qu’aucune échappatoire n’est possible. Pour John, il y a d’un côté la sauvagerie meurtrière de la compagnie, et de l’autre l’hypocrisie du droit étasunien et de sa politique. Cette hypocrisie est incarnée à merveille par l’avocat Clement Samuels. Lors d’une séquence d’un cynisme décapant, John pense trouver de l’aide, mais assiste en réalité à une logorrhée vide de la part d’un avocat faussement progressiste.
Une mélancolie diffuse
Malgré cette densité formelle et narrative, l’œuvre réussit à nous toucher profondément. Grâce notamment à la musique de Leonard Cohen, véritable colonne vertébrale du récit, qui permet d’apporter de l’humour, mais aussi une beauté mélancolique et profonde. À l’image de ce sublime dernier plan sur Julie Christie, acceptant la fatalité de son existence, abritée dans un fumoir d’opium.
L’œuvre impressionne et touche par sa vitalité et son audace constante. Le générique de fin commence, et une envie de revoir le film s’installe, afin de mieux voir, mieux ressentir, mieux vivre ces instants de cinéma. L’Ouest neigeux et bigarré de John McCabe imprègne notre rétine et habite à jamais notre imaginaire.
Jusqu’au 24 mai, vous pouvez profiter de la rétrospective Robert Altman à la Cinémathèque Française.




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