
Dans Little Miss Sunshine, tout commence par la description simple des protagonistes leur habitat naturel, la maison, voire mieux, la cuisine. Un lieu où même la bouffe est en crise. Un jeu d’échecs mal engagé, où chacun suit une trajectoire de l’échec. Le père échoue à incarner le succès qu’il prêche, la mère échoue à exister en dehors du rôle de pilier; le fils échoue à fuir un monde qu’il méprise, il hait le monde, l’oncle échoue à survivre à l’effondrement de son identité intellectuelle et affective ; le grand-père échoue à vieillir dignement. Et au centre, Olive, pion libre, l’innocence incarnée qui se demande bien pourquoi son oncle a tenté de se tuer ! Olive vit le monde comme un grand jeu, elle n’est pas encore bousillée par l’échec et ses congénères, mais elle y court tout droit. Jonathan Dayton et Valerie Faris posent ce dispositif avec une précision froide. Ils observent. Leur mise en scène ne cherche pas à sauver les personnages, elle les expose dans leur déséquilibre. Et c’est là que le film prend : dans cette manière de cadrer l’échec comme un état initial, pas comme une chute. Et puis l’idée de génie est d’installer tous ces perdants dans un même véhicule et d’imposer une trajectoire, celle de l’échec absolu.
Le Van et la liberté
Le van n’est pas un moyen de transport, c’est une contrainte mécanique, un corps malade qu’il faut pousser pour avancer. Un ultime huis clos. Chaque arrêt est une résistance, chaque redémarrage une victoire minuscule. Le récit s’organise comme un poème discret, une ritournelle : « de l’art de perdre, je suis passé maître ». (One Art de Elizabeth Bishop) On perd du temps, on perd le contrôle, on perd les illusions, on perd la vie. Mais durant cette perte, quelque chose se construit. La réussite comme horizon n’est pas l’objet du film. Il préfère un autre adage: « braquer vers l’avant ». Continuer malgré tout, malgré l’absurdité du projet, malgré l’évidence de l’échec final. Le road movie devient alors une pédagogie : apprendre à perdre ensemble dans le mouvement dans le dépassement des obstacles. Les réalisateurs tiennent cette ligne sans dévier. Pas de détour héroïque, pas de retournement spectaculaire. Juste une trajectoire obstinée, presque têtue. Et c’est cette obstination qui donne au film sa force. Il ne raconte pas comment gagner, il raconte comment, pour une fois ne pas perdre la face. À tous ceux qui ont déjà perdu beaucoup, perdre la face est un dernier rempart, perdons dans la dignité !

La famille
Et puis il y a ce basculement. Où la notion de « faire famille », installée dans le van, prend tout son sens. Tenir ensemble dans la défaite. C’est là que le film devient lumineux. Cette famille dysfonctionnelle, incapable de répondre aux normes, trouve une forme de cohérence dans son inadéquation même. Elle ne corrige rien, elle assemble. La somme des échecs ferait-elle une réussite ? Et ça produit quelque chose d’inattendu : une beauté fragile, une émotion humaine dans laquelle on se retrouve. Le projet d’Olive, absurde, décalé, devient le point de convergence. Non pas pour gagner, mais pour exister ensemble dans une société aux règles trop strictes. Le final, presque gênant, est jubilatoire.
Une libération, les corps se désynchronisent du système, refusent la norme, inventent leur propre logique. Olive, en tête, crée un point d’insertion hors norme. Ce n’est pas une victoire, c’est un geste, une solidarité. Ensemble il n’y a plus d’échec, juste des expériences. Le film sublime les perdants sans les transformer en héros. Il les laisse tels qu’ils sont, et c’est précisément ce qui les rend magnifiques. Une famille qui échoue, mais qui échoue ensemble, ça devient une forme de réussite clandestine. Une histoire à raconter ! Une victoire sans trophée. C’est quoi la réussite au fond ?





Laisser un commentaire