Quand j’entends dans les nouvelles de l’industrie qu’un nouveau film de Guillermo del Toro est en tournage et va bientôt sortir, comme des tonnes d’autres cinéphiles sur la planète, j’ai du mal à contenir mon excitation. Le réalisateur est bien connu des amoureux de films de genre pour ses œuvres visionnaires et débordantes de créativité, et déçoit rarement ses fans, ou même le public en général. Alors évidemment, dès que le tournage de Frankenstein fut annoncé en janvier 2025 dans la région de Toronto au Canada, résidence du cinéaste mexicain depuis quelques années et lieu de prédilection pour réaliser ses projets, une vague d’adrénaline se fit sentir un peu partout, et comme d’habitude, je surfais allègrement sur sa crête.


À peine six mois plus tard, le long-métrage avait sa première mondiale au festival international du film de Toronto (TIFF), et le public se battait pour y être les premiers à découvrir le nouvel opus du maître. J’apprécie beaucoup le cinéma de GdT, comme nous l’appelons affectueusement ici au Canada, et j’ai aimé ou adoré quasiment tous ses films, les deux exceptions étant Crimson Peak et Nightmare Alley, que j’avais trouvés franchement trop « Del Toroesques », un peu comme si les producteurs avaient demandé explicitement au réalisateur d’y mettre tous ses clichés, et ennuyeux au possible.

Bien évidemment, j’espérais que cette nouvelle adaptation au cinéma du roman de Mary Shelley serait tout ce que les précédentes n’étaient pas : gothique, romantique, effrayante, spectaculaire, captivante, émouvante… Bref : époustouflante. Et c’est là que le bât blesse. Malheureusement pour moi, Frankenstein tombe dans la même catégorie que les deux œuvres citées ci-dessus : le gros cliché bien exagéré du film à la Guillermo del Toro, faisant dans le fan service à volonté et au but très visible de ne décevoir personne en servant à son public une recette bien établie composée d’ingrédients éprouvés et approuvés.

Alors oui, Frankenstein est indéniablement magnifique, la direction artistique fabuleuse, et vous en prendrez plein les yeux. Que ce soit le château classique de la famille de Victor Frankenstein, les rues londoniennes sordides et boueuses du milieu du XIXᵉ siècle, les extérieurs et intérieurs de bâtiments prestigieux ou loqueteux, l’époustouflante tour-laboratoire, les costumes fantasmagoriques d’exagération romantique, les coiffures et le maquillage, ou encore les accessoires et la décoration à la limite du steampunk, rien n’est à redire et les soupirs d’ébahissement seront immenses dans les salles… mais cela fait-il un bon film ?

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À l’issue de la première projection, je dois avouer que je ne savais pas trop à quoi m’en tenir. Avais-je aimé le film ou pas ? Pourquoi avais-je un sentiment de frustration, de déjà-vu, de manque d’originalité et, en gros,  l’impression d’avoir regardé un film de commande (malgré les déclarations multiples de son auteur affirmant le contraire et son amour éternel pour l’histoire ainsi que son désir immense depuis tout petit d’adapter le roman à l’écran) ?

Dès les premières images, le ton est donné : les effets spéciaux ont un goût que les aficionados d’intelligence artificielle reconnaîtront facilement : tout ressemble à des plans générés par Midjourney ou Veo 3, un mélange étrange entre images de dessin animé hyper réalistes composées avec des images de caméras numériques, qui met le spectateur mal à l’aise, incertain d’avoir à suspendre son incrédulité.

Oui, c’est beau… très beau, mais il y a un truc qui cloche. Bon… c’est un film fantastique, alors on va tenter d’accepter ça.

Mais le sentiment continue. On s’enfonce dans l’histoire de Victor, dans un univers mi-Kubrickesque à la Barry Lyndon, mi-Zemeckiesque à la Polar Express, passant de son enfance torturée à ses jeunes années de scientifique génialissime et arrogant, toujours sous un aspect de Donjons et Dragons steampunk faisant un peu penser au Vidocq de Pitof. La direction d’acteur semble figée, exagérée et théâtrale. La direction de la créature rappelle énormément celle de la créature de La Forme de l’eau ou encore d’Abe Sapien dans Hellboy. Pendant quasi tout le (long, trop long : 2 h 30) film, le cadre donne l’impression de tomber/descendre vers la gauche, au point que l’on ne peut penser qu’il s’agit là d’une coïncidence : cela a dû être voulu, mais pourquoi ? L’outil est tellement surutilisé qu’il en devient évident, agaçant même, au point de me sortir totalement de l’histoire qui m’est poussivement racontée.

Si le scénario suit d’assez près la trame du livre, del Toro y ajoute des éléments venus des films précédents que tous les fans ont vus, ainsi que certaines parties issues de son imagination débordante, et tout ça fonctionnerait sans doute très bien si le metteur en scène n’avait pas essayé de se surpasser, pour finalement arriver à une caricature de lui-même, un « trop c’est trop » qui distrait le spectateur de la progression dramatique pour le gaver de sucreries visuelles pas toujours réussies, surtout au niveau des effets spéciaux.

Bref, le film nous a laissé une impression douce-amère au bout du compte, un sentiment d’assister à ce que nous avons malheureusement vu des dizaines de fois avec des maîtres de leur art arrivant au sommet de leur carrière (comme beaucoup d’artistes musicaux sortant des albums qui se ressemblent sans cesse après leur plus gros chef-d’œuvre, tentant sans cesse de renouveler le succès de celui-ci) : une auto-complaisance inconsciente qui ravira sans doute les fans inconditionnels de GdT, mais ne manquera pas de lasser les cinéphiles en recherche d’originalité.

 

Ceci dit, regardez-le quand même pour vous faire votre propre opinion, c’est ce qui compte le plus avec l’art. Et en parlant d’art, de septième art, un film de Guillermo del Toro, même moyen, ça se voit au cinéma, sur un grand écran. La décision de Netflix de ne pas sortir Frankenstein dans les salles françaises (ou n’importe où ailleurs) est largement assimilable à un crime monstrueux contre les cinéphiles !

Alors, Netflix… qui est le monstre ?