
Soul n’est pas aussi populaire que Monstres & Cie, Toy Story ou Ratatouille, mais il est pourtant mon Pixar préféré, grâce à la claque que nous recevons lors du dénouement de ce chef-d’œuvre. Le studio est habitué aux messages matures, questionnant des thématiques engagées et permettant aux enfants et aux adultes de réfléchir. C’est finalement contre toute attente que Soul constitue, selon moi, le sommet de Pixar, malgré le riche passé du prestigieux studio.
Pete Docter, réalisateur notamment de Vice-Versa et Monstres & Cie, propose un nouveau métrage en 2020, qui, malheureusement, sera distribué sur la plateforme Disney+, en raison de la pandémie. Ce qui, à première vue, pourrait décrédibiliser l’attente envers ce projet, qui aurait eu sûrement plus de hype en sortant directement sur grand écran. La déception, ou plutôt la frustration, de voir le nouveau Pixar sur notre télévision avait de quoi atténuer nos attentes, qui seront finalement bouleversées par la surprise mise en scène par Pete Docter.

–Spoilers–
FRUSTRATION EN CHAÎNE
Après la frustration de ne pas voir Soul sur grand écran, laissons place à la frustration du personnage principal : Joe Gardner, doublé par Jamie Foxx, familier du genre musical représenté dans ce métrage. En effet, c’est dans Ray (2004) de Taylor Hackford qu’il s’est particulièrement illustré, récompensé par l’Oscar du meilleur acteur. Dans Soul, pas de Ray Charles (hormis le nom du père de Joe Gardner, se prénommant Ray), néanmoins Jamie Foxx donne de nouveau vie à un pianiste passionné de jazz. Joe enseigne à des élèves se fichant de la transmission de son savoir, excepté une tromboniste, Connie. Ce poste d’enseignant de musique accentue l’éloignement du rêve de Gardner, qui souhaite jouer du jazz avec les plus grands artistes.
Curly, un ancien élève de Joe, lui offre l’opportunité de réaliser son rêve. La frustration s’éclipse alors un court instant pour laisser place à une frustration encore plus grande, causée par ce qui met fin à toute espérance : la mort, provoquant une rupture totale dans le récit. Une frustration que l’on retrouve d’ailleurs plus loin lors du deuxième acte : Gardner s’apprête enfin à retrouver son corps ; cependant, son enveloppe charnelle est échangée avec celle d’un chat, tandis que le personnage de 22 élit domicile dans l’apparence de Joe.
Mais avant cela, l’âme de Gardner s’est matérialisée en petit être bleu légèrement glitché, transportée dans un espace métaphysique composé d’êtres personnifiés.
Ici commence donc la philosophie du film, accompagnée par la poésie venant parfaire son propos merveilleux.
BIENVENUE À « QUI SUIS-JE » ?
Ce monde pourrait s’apparenter au paradis ou à l’enfer, mais il est en réalité le « Qui suis-je ? » de ces petites âmes en bleu, cherchant à trouver leurs flammes pour pouvoir accéder à la Terre sous l’apparence d’un humain. Tous ces êtres seront guidés par des mentors, chargés de guider les âmes. Joe Gardner se fait passer pour l’un de ces guides afin de retrouver son corps. Il fait alors la connaissance de 22, qui ne désire absolument pas aller sur Terre, n’ayant aucune passion.

LA POÉSIE ÉMISE PAR LA PRISE DE CONSCIENCE
Une inversion dans la complémentarité du duo s’opère alors :
- Joe Gardner est passionné et désire retourner sur Terre.
- 22 n’est pas passionné et ne veut pas aller sur Terre.
Pourtant, Joe Gardner et 22 vont, par leurs paradoxes, se guider mutuellement vers leur solution. Que ce soit Gardner essayant de trouver une vocation pour 22, ou cette dernière faisant prendre conscience à Gardner, par sa première expérience sur Terre, que simplement manger une pizza, se laisser porter par le vent, ou contempler la nature est suffisant pour apprécier la vie et devenir heureux. Pour finir, Gardner guide à son tour 22 vers le grand saut avant de lui lâcher la main pour que cette âme puisse vivre sa vie sur Terre.
Dorothée, la star du jazz, adresse une métaphore poétique à Joe Gardner : celle du petit poisson cherchant l’océan. Un poisson plus âgé lui fait remarquer qu’il y nage déjà, mais le petit poisson lui dit que non, qu’il est en train de nager seulement dans de l’eau et qu’il recherche l’océan. Cette situation fait écho à celle de Gardner ainsi qu’à tous ceux qui s’enferment dans une recherche infinie d’un objectif, sans avoir aucun recul sur ce qui ne fonctionne pas pour leur bien-être, obstruant toute prise de conscience.
Une représentation néfaste de cette situation est également personnifiée par ces créatures obscures appelées « les âmes perdues », symbolisant la dépression.
Joe Gardner cherche à trouver l’océan. Il veut atteindre à tout prix son rêve pour, selon lui, être sûr de devenir heureux. Seulement, à force de n’avoir en tête que son rêve de jazzman, il oublie que son bonheur se trouve en réalité autour de lui, devant lui.
Par exemple, Dez, le coiffeur de Joe, voulait devenir vétérinaire. Il a finalement pris conscience qu’il n’est pas nécessaire d’inventer la transfusion pour sauver le monde. Une coupe de cheveux suffit. Dans le cas de Joe Gardner, la retouche capillaire était en effet urgente. La lecture sous-jacente émise par Dez montre qu’il ne suffit pas de faire un travail prestigieux pour pouvoir rendre service ou rendre un client heureux.

Finalement, pour trouver la flamme d’une âme, il ne faut pas chercher une vocation, mais rencontrer ce qui fait ressentir le plaisir de vivre. Comme le dit l’un des Michel : « Vous et vos passions, vos obsessions. Le sens de la vie. C’est d’un primaire ». Contrairement à vivre simplement en profitant de la vie, qui semble à première vue primaire, elle ne l’est paradoxalement pas, car cela n’est pas intuitif, dans la société actuelle, de vivre une vie sans passion(s).
Cette réalité peut être frustrante pour Joe Gardner, mais elle est en réalité apaisante. Toute cette pression et cette frustration que s’infligent de nombreuses personnes, ainsi que Joe Gardner, représentent finalement un obstacle au bonheur. Ainsi, profiter simplement de la vie suffit à trouver sa flamme.
Le personnage de Connie sera intéressant, car elle contredit le message selon lequel il n’est pas nécessaire d’avoir une passion pour être heureux. Ce personnage viendra en réalité nuancer le propos, le complétant en montrant que certaines personnes ont des passions et qu’elles s’épanouissent dans leur(s) discipline(s).
Joe finit par lâcher prise, prenant conscience de ce dont il a réellement besoin. Il retire sa partition, qui représente une structure codifiée (sa vie d’avant), pour y disposer des objets récoltés par 22, transmettant des émotions. Cette nouvelle partition symbolise la nouvelle vie de Gardner, qui décide de saisir cette nouvelle opportunité de vivre une vie sans oublier de la savourer.
Soul est un film qui m’a personnellement marqué, me confrontant aux questionnements qu’il soulève. Il n’est pas seulement mon Pixar préféré, mais un chef-d’œuvre porteur d’un message aussi puissant et sensible que magnifique, surtout dans notre recherche sur nous-mêmes, où l’on s’accroche à nos rêves en se projetant sans cesse vers un futur abstrait plutôt que de profiter de notre présent concret.




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