Un film conservateur ?

Fjord de Cristian Mungiu a certes remporté la Palme d’or du dernier festival de Cannes, mais il n’a pas fait consensus auprès de la critique et des spectateurs. Certains reprochent au long métrage de critiquer violemment le progressisme occidental et la justice norvégienne, tout en créant de l’ambiguïté concernant la violence intrafamiliale. Le film développe-t-il réellement ce discours en prenant le parti du camp conservateur, ou expose-t-il une complexité sur la polarisation des idéologies au sein de notre monde contemporain ? Afin de répondre sérieusement à cette question, il faut observer la matière concrète de cette histoire et la représentation réelle des deux modèles familiaux.

Le long métrage nous raconte l’intégration, dans un petit village au fond d’un fjord, des Gheorghiu, une famille roumano-norvégienne. La famille conservatrice et intégriste se rapproche rapidement de leurs voisins, les Halberg. Elia et Emmanuel Gheorghiu deviennent notamment proches de Noora Halberg, avec qui ils vont au collège. Après quelques jours, lorsque les enseignants découvrent des bleus sur le corps d’Elia, un doute s’installe sur une potentielle violence parentale. Le lendemain, Elia et Emmanuel sont interrogés au collège et font part de faits de violence de la part de leur père. La protection de l’enfance les prend immédiatement en charge et décide d’aller chercher les deux plus jeunes à la maison des Gheorghiu. Le couple finit par perdre son bébé et entre dans une lutte acharnée afin de retrouver la garde de ses enfants.

On peut dire que le film ne prend jamais position entre traditionalistes et progressistes, mais qu’il expose le dogmatisme entre deux camps irréconciliables. Le plan d’ouverture nous dévoile une immense falaise bouchant l’horizon, matérialisant la difficulté future du dialogue entre les individus. La mise en scène est composée de très peu de plans larges ; le réalisateur privilégie très majoritairement des cadres rapprochés de ses personnages. La caméra est à hauteur de chaque protagoniste et bouge seulement pour suivre leurs déplacements. Mungiu capture le réel avec de longs plans fixes, privilégiant toujours la finesse de l’observation à la facilité de l’émotion.

Chaque groupe sociologique est cloîtré dans sa zone, mais parfois, il y a des mélanges inattendus : l’espace s’ouvre et le dialogue commence à exister. On a par exemple ce long plan demi-ensemble, au petit matin, où Lisbet (la mère conservatrice) promène le grand-père Halberg dans son fauteuil roulant. Cette séquence est d’une sérénité absolue, l’environnement calme du petit port permet aux personnages de sortir de l’urgence et la négligence du quotidien. Pour la toute première fois du film, Åke, ce vieux monsieur mutique, retrouve la parole et se confie à sa voisine. Ces moments d’échanges véritables et respectueux entre adultes seront rares dans le film, mais ils permettent au spectateur de comprendre qu’une autre voix est possible.

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Les contradictions de l’adulte et la place de la jeunesse

La singularité de Fjord est de privilégier une pluralité de points de vue. Plutôt que de resserrer sa perception, le film ouvre son regard sur les contradictions des deux familles. Les trois pôles d’observation que dresse Mungiu sont le couple conservateur, le couple progressiste et, au milieu, les adolescents. C’est à travers ces trois axes que le film élargit sa complexité sociologique et interroge constamment le spectateur. La pureté idéologique est une fiction : nous sommes toujours en décalage entre les valeurs que nous portons et la mise en pratique de celles-ci. Mats, le père progressiste, critique l’enfermement idéologique et la violence des Gheorghiu ; pourtant, il refuse le dialogue avec sa fille en tapant du poing sur la table quelques minutes plus tard. De l’autre côté, Lisbet, malgré sa forte croyance chrétienne, contournera le dogmatisme religieux par empathie pour un personnage en fin de vie. Ces paradoxes entre la posture idéologique et le comportement réel malmènent nos préjugés et nos certitudes, en offrant au spectateur une remise en question constante de son discernement.

Les Gheorghiu sont des parents à la fois violents et aimants. Durant le procès, le père et la mère reconnaissent des gifles et des fessées sans pour autant conscientiser le problème. Le père enferme ses enfants dans l’autoritarisme, le sectarisme religieux et l’ignorance de la modernité, avec le consentement de la mère. Malgré cela, le couple aime ses enfants en s’investissant dans leur éducation avec beaucoup d’intérêt. Le long métrage nous place dans un inconfort où l’affection, la conviction morale et la souffrance cohabitent. Les Gheorghiu nous interrogent sur l’empathie et l’endoctrinement ; les Halberg, leurs voisins progressistes, quant à eux, questionnent le délaissement et l’hypocrisie.

Fjord n’est pas là pour condamner, mais pour poser un constat. Il laisse jusqu’à son dernier plan la liberté de jugement à son spectateur. Ceux qui perçoivent uniquement la critique de la justice norvégienne et la discrimination de la famille religieuse ne veulent pas ouvrir leur regard. Puisque le film démontre que l’absence de communication mène à l’impasse du vivre ensemble et sacrifie en premier lieu les enfants. Car pendant la confrontation des adultes tout au long du film, les mineurs sont, quant à eux, ignorés et réduits au silence. Ils sont privés de droit et d’expression, ramenés à une forme de soumission à l’ordre familial et sociétal. À la fin, il n’y a pas d’avancement, rien à progresser, on revient à un statu quo. Dans ce contexte stagnant et déplorable, un bouleversement se dévoile lors du dernier plan. Noora, par amour et par empathie envers Elia, finit par comprendre ses croyances. Par une magnifique sortie du réel, Fjord nous met devant les yeux l’évidence : le seul espoir véritable réside dans la jeunesse.