Anora, jeune strip-teaseuse de Brooklyn, se transforme en Cendrillon des temps modernes lorsqu’elle rencontre le fils d’un oligarque russe, nommé Ivan. Entre eux naît naît une relation aussi fulgurante qu’illusoire. Elle épouse sans réfléchir son prince charmant à Las Vegas. Leur romance se transforme alors en fantasme absolu : l’argent, la villa, l’excentricité, la promesse d’une nouvelle vie excitante qui commence. Mais lorsque l’oligarque apprend la nouvelle, le rêve s’effondre brutalement : les parents du jeune homme vont tout faire pour annuler le mariage. À partir de là, Anora se lance dans une traque pour retrouver son jeune époux.

Palme d’Or au Festival de Cannes en 2024, Oscar de la meilleure actrice pour Mikey Madison (qui dévoile ici une palette fabuleuse entre tempérament extraverti, vulnérabilité et sensibilité), de la meilleure réalisation pour Sean Baker, et surtout, l’Oscar du meilleur film en 2025 : le huitième film du réalisateur américain Sean Baker, Anora, a remporté bon nombre de récompenses suivant sa sortie. Avec Anora, le réalisateur américain poursuit son exploration d’une Amérique périphérique, oubliée, peuplée de personnages tentant d’exister, en quête d’approbation et de reconnaissance. Anora, jouée par Mikey Madison, incarne le visage de cette génération happée par l’American Dream, qui tente de donner du sens à son existence et de vivre un “rêve” utopique et surtout superficiel.

Pour matérialiser cette soif de reconnaissance, de connexion, Sean Baker filme Anora et son environnement avec une frénésie électrique et un sens du montage aiguisé. Le film est très verbeux, certes, mais après une introduction un peu longuette, il se lance véritablement et devient une sorte d’odyssée où Anora se lance dans la quête de son mari à travers une virée nocturne exaltante pour retrouver son mari. À la faveur d’une esthétique hallucinée, Sean Baker filme le monde d’Anora comme un espace saturé de couleurs vives et de corps en mouvement. Les clubs de strip-tease, les boîtes de nuit, les casinos et les villas luxueuses deviennent les différents décors d’un même rêve éveillé.

Mark Eidelstein, Mikey Madison Film Anora

Et derrière sa critique de l’American Dream, se cache dans le film de Sean Baker un regard sur la société de (sur)consommation, où l’idée d’avoir tout instantanément l’emporte sur tout le reste. La sensation de chaos et de vitesse dans le montage de Sean Baker sert un intérêt narratif dans la construction de la relation entre Anora et Ivan : leur relation n’est pas construite progressivement, ils l’accélèrent, et fonctionnent sur des coups de tête. Tout va trop vite : le sexe devient amour, l’amour devient mariage, le mariage devient crise. Sean Baker insiste sur cette superficialité : chacun voit dans l’autre un échappatoire dans leurs existences bien différentes socialement mais étouffantes, à tel point qu’ils sont prêts à accepter de “construire” une relation sur des bases fragiles pour donner l’illusion d’une vie rêvée.

Le mariage à Las Vegas est l’exemple parfait de l’accomplissement grotesque du rêve américain : posséder immédiatement ce que l’on désire. Et comme tout va trop vite dans cette quête de bonheur, la chute est d’autant plus brutale. Si Anora tombe quelque peu dans un faux rythme après l’odyssée nocturne, Sean Baker filme cette chute de manière brutalement opposée au début du film. La frénésie, l’excitation, la débauche qui entouraient Anora au début laissent ensuite place à la solitude, au calme ambiant. Sean Baker détruit progressivement l’illusion qui habitait le couple, pour mieux détruire également le rêve américain. 

Sean Baker signe donc avec Anora un film aux multiples facettes, drôle mais aussi mélancolique, qui détruit brique par brique le rêve américain avec un final bouleversant. Anora pensait avoir trouvé une issue de secours, mais qui n’était finalement qu’une illusion. Et Sean Baker filme les instants où le rêve américain semble suffisamment beau pour qu’on y croit, avant finalement qu’il n’échappe à Anora.