Brune, rousse, un petit tour de manège capillaire

Griffin Dunne adapte Alice Hoffman, place deux futures Oscarisées dans la même maison hantée par les hommes, et sort un film que personne n’attendait devenu culte quand même.

Sally est brune, sérieuse, responsable : elle range. Gillian est rousse selon la lumière, instable, sensuelle : elle casse tout. On connaît la formule depuis Blanche-Neige et les sept nains (1937) au moins, la codification capillaire du caractère féminin est vieille comme le monde, et increvable comme les sorcières elles-mêmes. Le film ne l’invente pas, il l’empile : les tantes excentriques (une pour l’audace, une pour la retenue), l’homme abusif et alcoolique jusqu’à la caricature de la possession littérale, la transmission des malheurs de mère en fille, le bon flic loyal qui attend son heure sans se presser. Chaque personnage a un poste bien défini, simple, c’est un choix de genre : le conte a besoin de figures lisibles sans ambiguïté psychologique. Tout l’univers du conte maléfique est posé dès les premières minutes, et peu à peu un élixir magique vient exposer toute la violence des hommes et de la société subie par les femmes. En 1998, tout était déjà dit dans ce film, la potion n’a fait qu’accélérer le diagnostic.

Bave de crapaud et sororité

Le jeu de Bullock et Kidman a des airs de shoot à la bave de crapaud et aux élixirs végétaux (bio, si possible). Dès qu’il s’agit de mélanger une potion, de réciter une incantation ou de gérer un cadavre encombrant dans le jardin, les actrices montent d’un cran : yeux écarquillés, pupilles dilatées, diction ralentie façon rituel, gestuelle de music-hall. Ça surjoue à tour de bras, mais il fallait bien ça pour se débarrasser de cet homme malveillant et violent et surtout, il fallait le faire à deux. Sally (Sandra Bullock) et Gillian (Nicole Kidman) ne se contentent pas de partager l’écran, elles s’épaulent : c’est l’une qui a l’idée, l’autre qui creuse, et aucune des deux ne laisse l’autre porter ça seule. Le film pousse l’entraide jusqu’au bout dans la scène d’exorcisme finale, où toutes les femmes de la ville débarquent pour tenir le siège avec elles. La sororité devient une organisation de quartier, voire sociale. C’est une forme d’honnêteté : elles nous racontent, par le jeu, la potion et le coude-à-coude, leur vie de femmes et d’actrices-sorcières dans un monde d’hommes. C’est un avertissement bien avant l’heure, un conte à exposer.

Les yeux vairons.

Aidan Quinn joue le flic amoureux avec un œil bleu et un œil vert, un homme magique, et oui, ça existe pour de vrai. C’est l’homme que la potion d’amour était censée décrire. Il voit avec deux yeux différents, et cela change sa façon de mener l’enquête. Mais il a un avantage sur les autres hommes du film : il n’est pas le fruit du hasard, il est une incantation. Une incantation modeste, mais tellement difficile à croire au XXe siècle qu’elle n’aurait presque jamais dû arriver. Et pourtant il débarque, démasque les deux sœurs et comprend ce qu’elles ont subi, une sorte de MeToo avant l’heure. Il fallait bien un œil vairon et une once de magie pour qu’un homme, en 1998, entende enfin ce message.

Film Les Ensorceleuses

Transmettre : la recette, le métier, et le cinéma avec

Le film raconte, sous le vernis fantastique, une histoire de transmission assez classique : les recettes des tantes, les gestes du jardin, le savoir domestique qui saute les générations de femme en femme. C’est le vrai sujet, plus intéressant que l’intrigue policière qui l’habille. Et ça vaut pour le cinéma lui-même : Griffin Dunne n’invente rien, il recopie une recette de conte de fées américaine avec les ingrédients qu’on lui a donnés. Les contes de fées sont des satires sociales à peine déguisées, qui ont toujours permis d’évoquer des problèmes de société sous le couvert d’une jolie petite histoire, une forme qu’on ne peut pas interdire de transmettre. Le film remplit ce rôle grâce au jeu des actrices, qui tiennent leurs personnages avec conviction. Vingt-sept ans plus tard, elles sont encore là pour le numéro 2, et MeToo est passé par là entre-temps.

Alors, une petite rasade de bave de crapaud, pour la route ?