Les Backrooms. Des milliers de kilomètres carrés de bureaux déserts, de couloirs labyrinthiques et de salles sans issue. Un lieu qui semble exister quelque part entre le rêve et le cauchemar, devenu en quelques années l’un des plus grands phénomènes horrifiques d’Internet. Et pourtant, tout est parti d’une simple photo postée sur 4chan en 2019.

L'image originale des Backrooms
La photo originale des Backrooms

Voici la photo originale, elle n’est pas tout à fait effrayante, elle ne montre rien de bien dangereux et ne cherchez surtout pas un détail traumatisant caché quelque part dans la photo puisqu’elle représente un bureau vide tout ce qu’il y a de plus classique. Pourtant, elle est à l’origine d’une des creepypasta (une légende urbaine d’internet) les plus connues du monde d’Internet. Un succès qui rappelle celui de la Fondation SCP, qui paraît presque ringard à côté des Backrooms.

La photo rentre dans le cadre abstrait des « Espaces Liminaux » , un concept très particulier à expliquer à l’écrit tant il est nécessaire pour n’importe qui d’en faire l’expérience plutôt que d’en lire une vague description, je vous laisse donc un lien vers le très efficace r/LiminalSpaces. Pour ceux qui n’auraient pas le temps, un espace liminal est un lieu qui semble presque être une frontière entre un rêve et la réalité. Un endroit singulier qui ressemble à un souvenir plutôt qu’à un véritable lieu tangible.

De ces espaces liminaux sont donc nés les Backrooms, des espaces vides mais familiers et d’une architecture improbable qui s’étendent sur des milliers de km². Alors, pourquoi ça fait peur ? En fait, la première apparition de la photo était accompagnée de cette citation « (…) Que Dieu ait pitié de vous si vous entendez quelque chose rôder dans les parages, car vous pouvez être sûr que cela vous à entendu aussi. » Cryptique, ce simple message évoque évidemment la présence d’entités au sein des Backrooms.

Et il n’en a pas fallu plus a la communauté pour partir en vrille. Fonctionnant avec un système d’étages, ils sont parfois sains, parfois dangereux et parfois complètement stupides. Ce phénomène passionnant reste cependant très niche pendant ces trois premières années de vie, puis il fait son apparition sur YouTube et d’un coup, d’un seul, tout le monde parle des Backrooms.

The Backrooms (Found Footage) – Kane Pixels

Kane Pixels; première vidéo sur les backrooms
Miniature de la première vidéo de Kane Pixels / Backrooms – Found Footage

Sortie le 7 janvier 2022 et publiée sur la chaine « Kane Pixels » la vidéo intitulée sobrement « Backrooms – Found Footage » est un carton plein. Relayée sur tous les réseaux sociaux, la niche devient rapidement un phénomène international.

Félicité pour son immersion, son travail du son et sa maîtrise des environnements 3D, Kane Parsons (vrai nom de Kane Pixels) décide de transformer son succès en série… Qui deviendra une série à succès. Visionnées des dizaines de millions de fois, les vidéos de Kane rendent enfin les Backrooms accessibles et populaires pour tous puisque contrairement aux autres creepypasta célèbres, celle-ci mise avant tout sur l’ambiance plutôt que l’horreur. Il va également y ajouter une bonne couche de lore dans laquelle va se greffer une entreprise et des scientifiques venus exprès dans les Backrooms pour les étudier (et probablement a but pécuniaire).

Un triomphe qui s’explique en grande partie grâce à la popularisation en parallèle du genre « analog-horror » (dont on a déjà parlé dans l’article de Skinamarink) avec le succès notamment un an auparavant de la très TRÈS bonne série « The Mandela Catalogue » .

Kane est donc le premier gros domino qui donnera par la suite tout un tas d’autres courts-métrages sur YouTube, une flopée de comptes TikTok basés uniquement sur ce concept, un nombre incalculable de jeux-vidéo indépendants et surtout un épisode dédié aux Backrooms dans la série d’horreur American Horror Story (2011-) en octobre 2024.

Dans le même temps, Kane continuera de travailler non seulement sur les Backrooms mais également sur une mini-série appelée « The Oldest View » que je considère personnellement comme aussi bien (presque meilleure) que les Backrooms et dont je vous invite à découvrir au moins cette vidéo tant elle représente tout le savoir faire de Kane, l’efficacité de sa mise en scène et son sens du rythme.

Le flair d’A24

Kane Parsons sur le tournage de Backrooms /A24
Copyright A24 / Kane Parsons sur le tournage de Backrooms

En février 2023, A24 annonce officiellement la préparation d’un long-métrage sur les Backrooms directement repris de l’univers créé par Kane Parsons, une annonce qui plaît beaucoup puisqu’ils indiquent également que le film sera réalisé par ce dernier. Ce que je ne vous ai pas encore dit c’est que Kane Parsons, à l’époque où il réalise sa première vidéo sur les Backrooms, est âgé de seulement 16 ans.

17 ans au moment où il prend les commandes d’un long-métrage A24, ce qui semble être une excellente nouvelle suscite néanmoins beaucoup de questions comme « Va-t-il se faire manger par les producteurs ? » ou bien encore « A-t-il les épaules pour réaliser un film à gros budget alors qu’il est encore mineur ? ». Des questions que je me suis posées et dont il a fallu évidemment attendre le résultat final pour enfin avoir des réponses.

Réalisé donc par Kane Parsons et écrit par Will Soodik (Ash vs Evil Dead; Westworld), Backrooms raconte l’histoire de Clark (joué par Chiwetel Ejiofor), un vendeur de meubles qui découvre un jour dans le sous-sol de son magasin une « porte » menant vers ce qui semble être des bureaux et des couloirs vides à perte de vue. Une histoire mise en parallèle avec celle du Dr Mary Kline, la psychiatre de Clark qui est interprétée par la grande Renate Reinsve, nommée très récemment dans la catégorie meilleure actrice pour son rôle dans Valeur Sentimentale (2025).

Voilà, les bases sont posées. Vous savez tout ce qu’il y a à savoir sur les Backrooms, il est temps maintenant de parler du film.

Fondations solides où structure aléatoire ?

Chiwetel Ejiofor dans Backrooms (2026) A24
Copyright A24 / Chiwetel Ejiofor dans Backrooms

Le film rappelle très vite d’où il vient puisque comme dans les vidéos, il démarre avec une longue séquence filmée par un caméscope directement depuis les Backrooms. Un très bon point qui se permet de rassurer le spectateur en lui rappelant « tu es en territoire connu ». Heureusement, l’intégralité du métrage n’est pas en found-footage, il bénéficie du savoir-faire de Kane pour ses séquences mais la majorité du récit est raconté à travers une mise en scène simple et plus traditionnelle.

Une mise en scène qui va privilégier les grand angles permettant ainsi de mettre les personnages très souvent dans des coins du cadre, laissant presque l’impression que le personnage le plus mis en avant est (ou sont) les Backrooms. Au début du film, lorsque Clark découvre les Backrooms pour la première fois, ce dernier s’y balade dans une séquence d’environ 10 minutes sans dialogues, une scène délicate qui fonctionne seulement grâce au jeu d’acteur et au travail sonore de la post-production.

Il est intéressant de noter que malgré le risque pris, la scène fonctionne très bien grâce à la minutie de l’équipe de production qui a construit environ 2800 m² de Backrooms physiques, indispensable pour un film de ce genre, les décors sont donc non seulement tangibles pour les acteurs ET les spectateurs mais ils représentent également le cœur du film.

En ce qui concerne l’ambiance, vous l’aurez compris, le film est réussi. Mais adapter des vidéos YouTube ne se résume pas à faire la même chose sur grand écran. Kane Parsons n’a peut-être pas écrit le film lui-même, il a tout de même aidé au scénario puisqu’il est noté comme co-scénariste sur plusieurs sites dont fait partie IMDB. L’histoire qui nous est présentée est, selon moi, un peu légère. Pas mauvaise, ni très bonne, juste : légère.

Loin d’être un gros défaut, je trouve l’histoire un peu juste. Parce qu’au moment où vous sortez de la salle, ce n’est pas l’histoire que vous retenez. Pourtant le film essaye tant bien que mal d’y mettre de l’intention avec le passé de Mary et sa mère trop protectrice devant l’évident problème d’alcool de Clark, qui s’étend vraiment beaucoup plus loin.

Au contraire, là où le film surprend, c’est dans son horreur pure. En général l’entité présente dans les Backrooms est une grande créature faite d’une texture noire qui ressemble à un amas de câbles. Cette créature n’est jamais présente dans le film, elle est remplacée par une version de Clark défiguré et déguisé en pirate (pour faire écho à Captain Clark, le nom du magasin). Un choix audacieux pour appuyer la théorie du « miroir » que représente les Backrooms. Un élément survolé par le film qui n’en parle que très brièvement mais qui soutient qu’ils seraient un miroir qui piège les souvenirs avec plus ou moins de justesse.

Un véritable message.

Renate Reinsve dans Backrooms / A24
Copyright A24 / Renate Reinsve dans Backrooms

Selon moi, Backrooms de Kane Parsons est un bon film.
Alors oui, le scénario donne l’impression d’être là uniquement pour faire avancer les personnages dans des décors labyrinthiques, mais la réussite de ce film est justement exactement la où on l’attendait : réussir à transposer une légende propre à Internet directement au cinéma.

Parce qu’avec de vrais décors, une mise en scène minimaliste, une justesse de jeu d’acteurs et une bande son angoissante (en partie composée par Kane Parsons lui-même), Backrooms réussit à séduire autant les fans de la première heure que les novices qui ne connaissaient même pas le concept au départ. Le défi était d’imposer une ambiance fonctionnelle sur un format court et d’en faire un long-métrage efficace. Jamais laborieux, lent ou ennuyant, le réalisateur nous fait passer 01h40 de film comme ci c’en étaient 30 minutes.

Il prouve par la même occasion que certains metteurs en scène sur Internet sont tous aussi capable de produire des longs-métrages à succès puisque quelques semaines plus tôt, Curry Barker sort en salle Obsession. Salué par la critique le film a également le luxe de faire un très bon score en salle.

À une époque où il devient difficile de renouveler le cinéma d’horreur, certains jeunes réalisateurs montrent qu’il est encore possible de remplir des salles avec des concepts plus actuels, loin des cascades d’hémoglobine, tueurs en série et autres histoires d’enfants possédés, il tend plutôt vers des problématiques de notre génération en s’appuyant davantage sur des ambiances et des sentiments de malaise.

Backrooms est bien plus qu’un film réussi, c’est un message à l’industrie. Espérons qu’il soit entendu.