
Sept ans avant Resurrection, le film qui m’avait sans doute le plus marqué de l’année 2025, Bi Gan, pas encore trentenaire, possède néanmoins déjà une maturité artistique accomplie. D’ailleurs, beaucoup de similitudes sont déjà présentes dans Un grand voyage vers la nuit, à commencer par la poésie fascinante mise en scène à travers des plans exceptionnels que l’on retrouve dans ce métrage pour parler d’une thématique identique à celle de Resurection : le rêve. De plus, nous allons retrouver également le chat ainsi que le train tirés d’une histoire que l’on va retrouver à l’image en 2022 dans le court-métrage du cinéaste chinois : A Short Story (2022).
–Spoilers–
« TOUT CE QUI TE CONCERNE EST MYSTÉRIEUX »
Un grand voyage vers la nuit développe un récit opaque entre passé et présent porté par le mystère qui entoure Wan Qiwen (Tang Wei). Luo Hongwu (Huang Jue) retourne à Kaili, sa ville natale, pour retrouver celle qu’il aime. Un objectif qui prend alors tout de suite une allure autobiographique, car Bi Gan est né à Kaili. Il a d’ailleurs réalisé avant ce métrage Kaili Blues (2015). Beaucoup moins abstrait que Resurrection, Un grand voyage vers la nuit garde néanmoins l’onirisme propre à Bi Gan autour de cette femme demeurant « cachée à vivre dans l’espace » que recherche Luo. Cependant, elle semble n’appartenir qu’au passé, introuvable, comme si elle n’a existé que dans l’esprit de ce dernier, tel un rêve envoûtant qui obsède ce protagoniste.
Il a comme souvenir un repère visuel : la couleur verte. Wan porte une robe en soie verte quand elle s’illustre renvoyant à l’irréel, car ce même habit est dupliqué dans chacun des souvenirs de Luo. Le vert est aussi la couleur de la couverture du livre racontant une histoire d’amour. Cela nous interroge sur celle de Luo : La romance entre Luo et Wan est-elle en réalité un souvenir rêvé ou non vécu ?…
Bi Gan transmet parfaitement son regard du rêve qui semble l’obséder ainsi que la richesse de l’histoire qui est l’une des thématiques traitées dans sa filmographie. De plus, cette richesse est l’une des caractéristiques qu’utilise Wan, car en effet pour payer son loyer, elle raconte des histoires au propriétaire, montrant ici le récit comme une ressource vitale. Mais, chez Bi Gan le récit est surtout à son apogée quand il sert l’art.
Tout comme Inception (2010), le rêve progresse en collaboration avec le temps. Que ce soit ici par le mélange du passé avec le présent, mais aussi de manière symbolique, avec cette montre « figure de l’éternité » (métaphore du temps) présentée comme sa plus grande valeur. Une montre cassée qui pourrait exprimer la perdition de Luo par le temps qu’il arpente physiquement et à partir de ses souvenirs, tout comme ce dernier plan qui présente deux mèches d’artifices se consumant tel un compte à rebours.

LE CADRE PRODIGIEUX DE BI GAN
Pour façonner son univers, Bi Gan va briser les repères. En effet, plus le temps avance et plus les souvenirs s’éloignent. La véracité de cette histoire d’amour s’obstrue donc peu à peu pour devenir un souvenir opaque comme la pluie brouillant notre vision. L’alternance de temporalité va également jouer sur notre stabilité de compréhension, tout comme cette étrange idée réalisée en post-production qui est d’afficher le titre du film au milieu du métrage.
Nous retrouvons également de longs plans illustratifs et poétiques empruntant d’ailleurs celle de A Ghost Story (2017) avec ce long plan présentant le personnage en train de manger une pomme, car il est dit dans le film que manger une pomme jusqu’à son trognon permet d’aller mieux après, faisant référence à la scène de Rooney Mara mangeant la tarte dans l’œuvre de David Lowery. Dans Un grand voyage vers la nuit, il y a donc de longs plans brisant la monotonie d’un découpage et de l’utilisation de plans standard, de par sa durée, ses effets, sa composition très photographique et par ce plan-séquence incroyable de fin, ce qui va d’ailleurs être une idée reprise par son créateur dans Resurrection à travers ce plan-séquence qui pour moi est le plus beau du cinéma, entre la rencontre de Luo qui s’avère réelle et ce moment de rêve lors de leur envol en hors-champs pour rester entre la frontière du réel et de l’imaginaire.

Copyright Bac Films Film Un grand voyage vers la nuit
Bi Gan me fascine de plus en plus, et découvrir son cinéma sert à nourrir mon immense intérêt envers ce dernier. Un grand voyage vers la nuit est une facette de Resurrection, de son monde artistique et personnel qui suscite désormais énormément d’intérêt à suivre ce prodige chinois




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