
Après l’échec cuisant de 1941 en 1979, et son retour triomphant en 1981 avec Les Aventuriers de l’Arche Perdue (1981), Spielberg l’enfant sacré, la poule aux œufs d’or, le fils prodigue d’Hollywood, est attendu au tournant, maintenant qu’il a prouvé que lui aussi n’était pas à l’abri d’un gigantesque flop au box-office.
Après le succès gigantesque des Aventuriers, le public et les studios ne peuvent s’empêcher de se demander si le jeune (il n’a que 34 ans) génie du cinéma pourra réitérer son exploit de l’année précédente. Ce que presque personne ne sait, c’est que pendant le tournage du film avec Harrison Ford, Spielberg s’est souvenu d’une conversation avec François Truffaut, à la fin du tournage de Rencontres du Troisième Type (1977), lors de laquelle le réalisateur français lui avait conseillé de, puisqu’il était un grand enfant lui-même, faire un film sur des enfants! À la même époque, Spielberg s’était demandé ce qui se passerait si un des extraterrestres de la fin de Rencontres était oublié sur terre par ses congénères. Il n’en fallait pas plus au grand fan de science-fiction pour commencer à concocter un scénario, le soir après les journées de tournage des Aventuriers, avec la scénariste Mélissa Mathison présente sur le plateau pour accompagner son futur mari de l’époque, nul autre que Ford en personne. Ainsi donc, une fois les Aventuriers en boite, le script de E.T., alors appelé « A Boy’s Life », était presque terminé lui-aussi, et Spielberg pu se mettre à la recherche de financements quasi immédiatement, après cependant avoir créé sa toute jeune compagnie de production : Amblin Entertainment. La suite est bien connue : dans une des plus grosses erreurs de jugement de l’histoire du cinéma, Columbia, à qui Spielberg avait proposé le film en premier, ne crut pas au potentiel du film et choisit plutôt de produire Starman (1984) avec John Carpenter à la place, laissant la voie libre à Universal Studios pour financer E.T.
Le film fut révélé pour la toute première fois au public au Festival de Cannes le 26 mai 1982, où il reçut une gigantesque standing ovation, avant une sortie en salles explosive aux États-Unis le 11 juin 1982 pour l’été, puis en France le 1er décembre de la même année, précédé d’une réputation incroyable ayant créé une anticipation gigantesque de la part du public pour les vacances de Noël. Inutile ici de nous attarder sur le succès du film, puisque tout le monde sait qu’il fut absolument énorme dans le monde entier, et que le conte fantastique de Spielberg est resté à la première place des longs-métrages ayant ramassé le plus de revenus au box-office mondial jusqu’à son détrônement en 1993 par un autre film du même réalisateur : Jurassic Park (1993).

Le film raconte l’histoire d’Elliot, jeune cadet d’une famille américaine typique de banlieue californienne des années 80 (trois enfants élevés par leur mère, parents séparés, situation financière pas si facile en pleine crise économique, mais le rêve américain est quand même là en pleine Amérique Réganienne) qui découvre par hasard un extraterrestre en détresse, laissé sur terre par erreur lors d’un départ précipité de ses congénères suite à un raid des forces spéciales pour tenter de capturer leur vaisseau spatial. Le jeune garçon fait ce qu’il peut pour venir en aide à la créature, qu’il appelle E.T., et une amitié se développe entre les deux. Elliot doit tout de même révéler le visiteur à sa famille et ses jeunes amis, puis compter sur leur aide pour le cacher au gouvernement qui veut l’emprisonner pour l’étudier. Bien évidemment, les forces spéciales, aux moyens bien plus élevés, resserrent leur emprise et finissent par repérer, puis capturer E.T., et toute la famille et les amis d’Elliot vont s’allier dans un dénouement final au suspense que seul Spielberg sait concocter, pour enfin l’aider à s’évader et rejoindre ses compatriotes venus le récupérer.
Le film eut tant de succès à sa sortie que le réalisateur refusa qu’il ne sorte en vidéo quelques mois plus tard, comme c’était alors l’habitude aux USA. Spielberg souhaitait que le public découvre, et revoie, E.T. sur grand écran, comme une expérience familiale, un événement incluant le trajet en famille vers, et depuis la salle de cinéma, les popcorns, le repas avant ou après, et bien entendu, les discussions post-projection. Cette décision mena à une des plus grandes campagnes de piratage VHS des années 80. Finalement, sous la pression du public fatigué de voir le film dans des versions dégradées après de multiples générations de copies d’une version piratée déjà pas extraordinaire, Universal proposa enfin le long-métrage en vidéo en 1988, mais dans des cassettes spéciales de couleur verte pour repérer les copies illicites.

Alors pourquoi E.T. a-t-il eu autant de succès ?
Outre le fait qu’il s’agit de Steven Spielberg, et qu’à cette époque le metteur en scène est maintenant au sommet de son art, que les effets spéciaux sont, à l’habitude du réalisateur, magnifiques (Drew Barrymore, qui avait 6 ans et joue Gertie, était persuadée que E.T. était absolument réel), que la musique de John Williams est tout aussi fabuleuse et pleine d’émotions que les jeunes acteurs de la distribution, les experts s’accordent sur l’âge de la population qui allait au cinéma à l’époque : enfants, adolescents pour l’aspect conte fantastique et science-fiction, et leurs parents pour l’aspect nostalgique du rêve américain des années 50. On y retrouve en effet tout ce qui symbolise le début des années 80, ou la nostalgie des années d’or des États-Unis faisait rage : vie dorée de la classe moyenne, amitiés loyales et durables, esprit de famille, bandes de jeunes, dévotion et esprit d’entraide, mais tout cela teinté des années de crise : vélos au lieu des motos, « petites » voitures, famille brisée, difficultés financières, gouvernement autoritaire… E.T. représente ici l’antithèse des extraterrestres belliqueux des histoires du temps des débuts de la conquête spatiale ou ceux-ci incarnaient de manière pas si fine l’ennemi communiste de la guerre froide.
L’extraterrestre est venu sur terre non pour interagir avec les humains, mais pour y étudier la flore de notre planète. Il est ici par erreur et est terrorisé par les humains (adultes américains) qui sont le plus souvent les vrais méchants aux visages cachés. Elliot et ses amis sont la pureté perdue de cette Amérique dorée, et les symboles de l’espoir qu’elle peut encore redevenir le plus beau et meilleur pays du monde, charitable et plein de compassion envers les étrangers. Le film est tourné majoritairement avec des caméras placées au niveau du regard des enfants pour mettre l’audience dans la tête de ses protagonistes principaux. Mis à part les interventions du gouvernement, la plupart des problèmes d’adultes sont évoqués puis ignorés : ce sont les problèmes des enfants qui dominent. Ainsi, plusieurs controverses célèbres des années 80 sont évoquées, mais vues à travers les yeux de l’innocence, comme le jeu Donjons et Dragons par exemple, les sorties tardives des enfants autorisées par des parents débordés, les méfaits de la cigarette, ou le divorce grimpant dans la société.

Ce regard de Spielberg sur la vie quotidienne des enfants américains en pleine société de consommation du début des années post-punk arriva pile au bon moment pour faire un gigantesque tabac (jeu de mots intentionnel) et donna lieu, comme tout grand succès à Hollywood, à une génération spontanée d’ersatz et copies, heureuses ou non, telles que Les Goonies (Richard Donner, 1985), Explorers (Joe Dante, 1985), Le Vol du Navigateur (Randall Kleiser, 1986), Mac et Moi (Stuart Raffill, 1988), ou encore, plus tard, Super 8 (J. J. Abrams, 2011) ou encore la série Stranger Things (Duffer Brothers, 2016-2025).




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