
Un sujet extraordinaire
Primetime nous plonge dans les coulisses de To Catch a Predator, célèbre émission de télévision américaine animée par Chris Hansen, interprété dans le long-métrage par Robert Pattinson. Diffusée sur NBC de 2004 à 2007, l’émission avait pour objectif de piéger des hommes soupçonnés de chercher à avoir des relations sexuelles avec des mineurs, en collaboration avec les forces de l’ordre locales. En amont des tournages, l’organisation Perverted-Justice enquêtait notamment sur des services de messagerie instantanée et des réseaux sociaux comme AOL Instant Messenger, Yahoo! et, plus tard, MySpace, afin d’identifier des suspects potentiels. Un « decoy », un adulte se faisant passer pour un adolescent de 12 à 15 ans, était alors chargé d’entretenir une conversation avec eux et de les convaincre de se rendre à un rendez-vous dans une maison spécialement aménagée pour le tournage. Équipée de caméras cachées, la maison permettait de filmer leur arrivée et leur rencontre avec le « decoy ». Après quelques minutes, Chris Hansen faisait son apparition et confrontait les hommes à leurs propres messages, dans un interrogatoire aussi froid que théâtral. Une fois l’entretien terminé, il leur annonçait que leur échange avait été enregistré pour NBC et les laissait quitter les lieux. À l’extérieur, la police les attendait et procédait à leur arrestation.
Malgré ce sujet passionnant, Primetime ne parvient pas à être à la hauteur de celui-ci. Car il refuse de choisir une focalisation précise et d’approfondir un point de vue. A-t-on affaire à une enquête sur la pédocriminalité ? À un portrait d’un animateur médiocre et mégalomane ? Ou bien à une étude subversive des dérives de la téléréalité ? Ces questions ne seront pas réellement traitées, ni développées en profondeur. Le long-métrage reste constamment à la surface de ses enjeux, et finit par être noyé par son propre sujet. Tout est tiède, le film ne décolle jamais et ne crée pas de véritable suspense ou de discours consistant.
Dommage, les acteurs secondaires sont bons, notamment Skyler Gisondo et Phoebe Bridgers, mais ils sont malheureusement mal choisis. Les deux comédiens jouent les appâts et doivent être crédibles en jeunes adolescents de 13-14 ans, mais cela ne fonctionne pas et devient franchement grotesque dans les moments de confrontation. Ils sont trop vieux et ne correspondent pas à la juvénilité que leurs rôles exigent. Robert Pattinson, quant à lui, cabotine et fait comme il peut pour donner de la complexité à un anti-héros monolithique, manquant cruellement d’aspérités.

L’esbroufe de la mise en scène
Certains choix de mise en scène apparaissent de prime abord comme judicieux, comme ce ratio 1,50 resserré, repris du format télévisuel. Mais le réalisateur n’en fait rien, ce choix de cadre est cosmétique, il aurait pu l’utiliser afin d’enfermer ses personnages dans le spectacle télévisuel. Ou encore créer un sentiment d’oppression et d’étouffement dans certaines séquences. Et bien non, ce format n’est qu’un prétexte, un leurre servant naïvement d’ornementation. Il pousse le rapprochement encore plus loin avec la forme télévisuelle, en reprenant le principe du multicam. Une idée très bonne au demeurant, encore faut-il y apporter un intérêt cinématographique. Il refuse d’utiliser cette segmentation de l’image afin d’en faire du split-screen. On se retrouve donc devant une narration standardisée, multipliant les angles de caméra sans qu’on comprenne bien pourquoi. Primetime reprend les codes visuels de l’émission sans y apporter un nouveau sens, il étale seulement un joli vernis coloré.
En somme, cette attitude de mimétisme dans la forme finit par engourdir un récit qui se retrouve dénué d’ampleur dramatique.
Lance Oppenheim échoue car il aborde le spectacle déviant télévisuel avec une mise en scène qui est elle-même dans l’épatement et l’esbroufe. C’est comme si le film paraphrasait la télé-réalité sans en avoir conscience. Le montage se veut virevoltant et expérimental, mais il est surtout disparate et empêche toute possibilité de réflexion.

L’esthétique et la photographie, quant à elles, restent prisonnières d’un style néo-noir décoratif, qui peine à trouver une véritable incarnation matérielle. Primetime rappelle beaucoup Nightcrawler (2014) de Dan Gilroy, les deux films sont des satires du journalisme à sensation. Malgré certains excès, Nightcrawler embrassait pleinement la folie de son personnage joué par Jake Gyllenhaal. Primetime, malgré son manque de discours sur les médias, aurait pu lui aussi avoir la décence d’être un thriller paranoïaque réussi et un bon film noir. Malheureusement, le métrage s’empêtre dans un amoncellement d’effets de style sans réfléchir à leur signification concrète.
À la fin, on se demande même pourquoi ce titre de film, qu’on pourrait traduire par « à l’heure de grande écoute ». Est-ce que le réalisateur parle de cette course suicidaire à l’audience ? Oui, pendant quelques minutes seulement, durant une séquence caricaturale face au responsable de la chaîne de télévision. On ne comprendra jamais comment fonctionnent les rouages de l’émission, comment Chris Hansen fabrique son personnage ou quelles conséquences un tel spectacle a pu avoir sur la télévision étasunienne. Le film de Lance Oppenheim paraît moins moderne sur les dérives de la télévision que Network (1976) de Sidney Lumet ou Videodrome (1983) de David Cronenberg. Si vous voulez un regard pertinent sur To Catch a Predator, autant vous tourner vers le documentaire Predators (2025).
Primetime crée finalement ce qu’il croit dénoncer, une fascination vaine de la société du spectacle.




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