Il était courant dans les années 60 et 70 à Hollywood, que les jeunes réalisateurs et producteurs se fassent les dents sur des épisodes de TV (Robert Altman avec Alfred Hitchcock Présente, Albert S.Ruddy avec Papa Schultz/Stalag 13, Richard Donner avec Au Nom de la Loi ou encore Ridley Scott avec Z Cars), et Steven Spielberg n’a pas dérogé à la règle puisqu’il a eu l’honneur de diriger l’épisode pilote d’une des séries les plus connues au monde : Columbo.

Murder by the Book (Le Livre Témoin en français), diffusé le 15 septembre 1971 aux USA, et malgré une durée atypique de 72 minutes, captive les auditeurs et signale avec brio le début d’une grande saga. Mais alors, comment un jeune réalisateur d’à peine 23 ans, se voit-il confier les rênes de l’épisode pilote d’une telle série, à l’époque ou la TV Hollywoodienne demandait de l’âge, de l’expérience… de la bouteille quoi!?

Murder by the Book, bien que la plus connue, n’est pas sa première œuvre télévisée! Les premiers efforts du jeune réalisateur au petit écran n’ont pas laissé une grande marque chez les téléspectateurs (le segment Eyes, du pilote de Night Gallery en 1969, Dr Marcus Weldy S01E24 diffusé le 17 Mars 1970, un épisode de la troisième saison de Les règles du jeu, et deux épisodes de The Psychiatrist diffusés aux USA en février et mars 1971, mais jamais en France), mais ont, par contre, rapidement créé une réputation d’artiste pour celui qui impressionnait les producteurs de TV par son utilisation de plans cinématiques, que l’on ne voyait que sur les grands écrans des salles de cinéma. C’est cette créativité, doublée d’une capacité reconnue à terminer les projets qui lui étaient confiés dans les temps et les budgets, qui fut décisive pour les exécutifs de NBC dans leur choix.

Murder By the Book (1971) – Columbo

Dans cet épisode, qui s’ouvre classiquement par le déroulement du meurtre qui devra être élucidé, Columbo (Peter Falk), sans sa voiture, ni son chien, ni même sa femme, est confronté à Ken Franklin (Jack Cassidy), playboy notoire et moitié d’un duo d’auteurs célèbres de roman policiers ayant froidement éliminé son acolyte, Jim Ferris (Martin Milner), alors que celui-ci avait décidé de partir faire une carrière solo. Ken a imaginé un plan diabolique pour se fournir un alibi et être au-dessus de tout soupçon. Mais une série de petits détails mettent la puce à l’oreille de Columbo, qui petit à petit, et à coups de répliques qui deviendront vite très célèbres (« juste une dernière chose », « je passais dans le coin », etc.), remonte la piste qui mène à un coupable de plus en plus stressé. Dans un jeu incessant de chat et de souris, l’insistant détective à l’œil vif presse peu à peu son suspect, aidé involontairement par une voisine un peu trop solitaire et témoin du meurtre, qui tentera de monnayer son silence en partie en nature. Ce n’est pas pourtant pas une erreur de Ken qui le mènera à sa perte, mais une conversation de Columbo avec Joanna, la femme de Jim. Les mots anodins de celle-ci révèleront en effet, lors d’un classique moment Euréka, un détail à l’inspecteur : la clef qui dénouera tous les nœuds de mensonges de l’écrivain maléfique et le mènera à sa perte.

La direction photo, les costumes, décors, la direction d’acteurs, sont somme toute assez fidèles à ce qu’on peut attendre d’une série TV syndicalisée du début des années 70. Ce qui rend cet épisode si intéressant, c’est bien entendu la virtuosité de Steven Spielberg à la réalisation visuelle, à l’utilisation de la caméra pour provoquer des émotions chez ses téléspectateurs. Le jeune metteur en scène met ici à profit toutes les techniques apprises lors des tournages de ses nombreux courts métrages et de son éducation visuelle cinématographique par des maîtres tels que Hitchcock, Elia Kazan, Fritz Lang, David Lean ou encore Stanley Kubrick. Il utilise ici tous les outils à sa disposition dans le temps et le budget pour livrer un pilote qui visse le spectateur dans son fauteuil à coup de claques émotionnelles suivies de relâchements dans un cycle de Grand Huit de plus en plus rapide, qui culmine à la fin du film par une résolution peut-être un peu trop soudaine. On retrouve dans les visuels, des passages alternés d’intérêt de caméra, des plans à angles inhabituels, des techniques de mise en scène chères à Hitchcock comme les révélations à l’audience, mais pas aux personnages, ou encore les célèbres plans de retournés par-dessus l’épaule, les plans ou un acteur en cache un autre, dissimulant ses intentions au public, des resserrements en traveling (pas stables du tout… d’où leur faible nombre, certainement). Bref, la caméra bouge, stimule, provoque, et ça, c’est une grande nouveauté pour les séries TV tournées majoritairement en studio des grandes chaines de l’époque, où les plans statiques étaient loi.

Que vous soyez fan de Spielberg ou pas, revoir cet épisode avec un œil nouveau et conscient de ses progrès en termes d’évolution des techniques de tournage de télévision est très intéressant si on compare à ce qui se faisait ces années-là. Bien entendu, la télévision contemporaine a beaucoup évolué depuis le début des années 70, des mentalités aux techniques en passant par l’équipement, et ne parlons même pas de Spielberg et de sa virtuosité cinématographique! Nous avons là un parfait exemple des compétences du très jeune réalisateur, faisant ce qu’il pouvait avec ce qu’on lui donnait au tout début de la carrière que l’on connait dorénavant, et à peine quelques mois avant son passage au long métrage avec Duel (1971).

Murder By the Book (1971) – Columbo

Ah, juste une dernière chose : n’hésitez pas, replongez-vous dans les annales de Columbo avec Steven Spielberg.