En janvier 1993, Jacquouille la Fripouille et Godefroy de Montmirail prennent la France d’assaut et conquièrent le cœur des françois et françoisottes! Après presque 14 millions de spectateurs en salle, le film s’installe en seconde position des plus grands succès nationaux au box-office, après La Grande Vadrouille, de Gérard Oury, imbattable à la première place avec près de 17.5 millions de places vendues depuis sa sortie en 1968. Le « petit » film à 50 millions de francs de budget (7.5 millions d’euros) est l’heureuse surprise de ce début d’année et conservera sa position jusqu’à la sortie d’Astérix et Obélix : Mission Cléopâtre d’Alain Chabat en 2002. Aujourd’hui, il se maintient dans une confortable cinquième place après Bienvenue Chez les Chtis de Dany Boon (20.5M), Intouchables du duo Toledano/Nakache (19.5M), et les deux autres cités plus haut.

En l’an de grâce 1123, après un acte de bravoure qui lui a valu les faveurs du roi Louis VI le gros ainsi que son autorisation d’épouser la femme qu’il aime, Frénégonde de Pouille (Valérie Lemercier), le chevalier Godefroy de Montmirail (Jean Réno) et son fidèle valet/écuyer Jacquouille la Fripouille (Christian Clavier) se dirigent vers le château de la belle promise. Une rencontre en chemin avec une sorcière qui jette un sort aux voyageurs mène à une erreur de Godefroy, qui, croyant viser un ours menaçant, occis son beau-père d’un carreau d’arbalète et perd l’affection de sa douce. Complètement atterré, le chevalier enrôle l’aide d’un magicien afin qu’il l’envoie dans le passé pour corriger son erreur et pouvoir enfin épouser Frénégonde. Le sort est lancé, mais au lieu de revenir vers le passé proche, le duo arrive en 1991 et va devoir traverser toute une série d’épreuves et d’aventures pour pouvoir repartir en 1123, aidé par Béatrice de Montmirail (également Valérie Lemercier), la petite-petite-petite-petite-…-petite fillotte de Godefroy, et Ginette (Marie-Anne Chazel), une sans-abri locale qui s’est éprise de Jacquouille.

Les aventures temporelles du Chevalier de Montmirail et de son écuyer/valet/homme-à-tout-faire/fripouille trop intelligent pour son propre bien résonnèrent tellement avec le public français qu’un grand nombre de scènes et de répliques du film devinrent instantanément cultes, et sont encore bien utilisées et reconnues aujourd’hui, plus de trente ans après la sortie du film. Il s’agit là d’un phénomène dont suffisamment peu de films français peuvent se vanter pour être significatif (Les deux Bronzés, le Père Noël est une Ordure, Les Tontons Flingueurs ainsi que quelques films dialogués par Michel Audiard, La Vérité si je Mens, et une poignée d’autres…). Pour autant, la gestation et la production du film ne furent pas de tout repos, et avant que Jacquouille ne scande son dorénavant célèbre et retentissant « Okaaaayyyy » sur les écrans, le réalisateur Jean-Marie Poiré et son équipe durent faire face à toute une série de déconvenances qui auraient bien pu occire la poularde aux œufs d’or avant qu’elle ne ponde.

L’idée naquit dans l’esprit du réalisateur et scénariste pendant un inspirant cours de mathématiques, alors qu’il avait 17 ans. Il la nota dans un coin, un peu détaillée, puis la laissa (involontairement, nous imaginons) mûrir pendant une trentaine d’années avant de la retrouver par hasard et de la revisiter, pour en extraire le long-métrage et la franchise que nous connaissons.

Film Les Visiteurs

Pour arriver au mélange qui donna le résultat optimal, le metteur en scène et son producteur Alain Terzian, durent faire preuve de créativité mais aussi de ténacité, car comme tout le monde le sait, financer et produire un film n’est jamais une affaire simple. 50 millions de francs n’étant pas une petite somme, surtout pour un film au début des années 1990, Terzian mit à profit une technique américaine, pour la première fois dans un film français : le placement de produits. Ainsi, à l’instar d’un épisode des aventures de James Bond, les spectateurs de l’hexagone purent découvrir des marques bien visibles à l’écran et intégrées avec humour à l’histoire : Courtepaille, Peugeot, Crunch, La Poste, Renault, Lacoste, Chanel et bien d’autres. La décision pionnière de ces marques en France bénéficia grandement au financement du film, tout en les gardant assez discrète dans l’histoire. Mais voilà, pour que des marques soient convaincues de participer à un film, il faut leur garantir un certain degré d’exposition (publicité indirecte) au public. Pour cela, il faut des arguments pour attirer le public dans les salles de cinéma, et quel meilleur argument qu’une distribution solide ayant fait ses preuves auparavant. Si Jacquouille la Fripouille avait été écrit par Christian Clavier, coscénariste du film, pour lui-même, Poiré avait tout d’abord pensé à Didier Pain et Jacqueline Maillan pour les rôles de Godefroy et Béatrice/Frénégonde, mais Terzian, ne les trouvant pas assez « bancables » pour convaincre les marques prospectées, suggéra de reformer le trio gagnant du film précédent de Poiré : L’opération Corned Beef, puisqu’ils avaient déjà fait leurs preuves en termes d’effets comiques. Ce dernier film est d’ailleurs référencé clairement par un extrait de sa bande originale dans l’hilarante scène ou Jacquouille et Godefroy découvrent une cabine téléphonique, ou « pièce à dégraisser ». Clavier avoua par la suite que l’inspiration pour son personnage, et le contraste avec Godefroy, lui était venue de Pirlouit, du célèbre duo de bandes dessinées Johan et Pirlouit par le dessinateur belge Peyo. D’autres moyens furent mis en place pour économiser sur le budget, tels que la location de costumes ayant été créés pour des précédents films se passant à la même époque. C’est ainsi que par exemple, la tenue d’Enguerrand « le Balafré » est celle que portait Alan Rickman en shérif de Nottingham dans Robin des Bois, prince des voleurs (1991).

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Une fois le financement bouclé et tous les problèmes réglés, le tournage s’annonçait plutôt bien… Erreur. Des intempéries énormes du début, de la grève des chauffeurs routiers qui bloqua des décors à Valence, en passant par des figurants annulant à la dernière minute pour cause de cuite (ce qui nous valut un caméo improvisé du réalisateur comme paysan dans le film), jusqu’aux problèmes d’intégration de Valérie Lemercier au reste de l’équipe et à son personnage, Poiré dû faire face à tant de crises qu’il déclara plus tard que c’était sans doute le pire tournage qu’il avait vécu jusque-là.

Il y eut tout de même quelques bons souvenirs de plateau, comme ce jour ou l’équipe de rugby de Carcassonne est venue donner un coup de main pour pousser le chariot de traveling, et enlever les rails au fur et à mesure que celui-ci reculait très vite, car on tournait à l’envers pour des raisons techniques, sur un trajet très long et très rapide suivant le carreau fatal au père de Frénégonde. Valérie Lemercier, qui n’avait pas un grand rôle dans Opération Corned Beef, avait été castée en raison de son sketch La Renardière, où elle campait une bourgeoise à moitié BCBG et à moitié très vulgaire, que le réalisateur avait trouvé hilarante et en complète conjonction avec le personnage de Béatrice de Montmirail. Pourtant, l’actrice, en parlant plus tard de la création du film, a reconnu qu’elle avait eu du mal à s’intégrer pendant le tournage, et n’avait vraiment compris l’histoire et son personnage qu’en découvrant la version montée au moment du doublage. Là, soudain, elle avait eu une illumination qui la poussa à demander à Poiré de réenregistrer une bonne partie de ses dialogues avec une nouvelle interprétation du personnage de Béatrice. Un peu incrédule, le metteur en scène accéda pourtant à sa demande et n’en cru pas ses yeux ni ses oreilles quand il découvrit la nouvelle Béatrice, SA Béatrice. Il expliqua ensuite que Valérie Lemercier avait eu totalement raison de lui demander cette faveur car elle avait ainsi amélioré son rôle d’au moins 50%, d’après lui.

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Le public et les professionnels ont aussi dû approuver l’interprétation, puisque le film a plus tard obtenu 9 nominations aux Césars, dont celui du meilleur second rôle féminin, remporté par Lemercier. Tom Cruise et Mel Brooks sont aussi de grands fans et ont plusieurs fois encensé le long-métrage, le dernier allant jusqu’à produire un doublage complet pour une version américaine, qui apparemment était tellement horrible que Jean-Marie Poiré s’est assuré que personne ne le verrait jamais, et que le film a finalement été distribué aux USA, mais en sortie très limitée et en version sous-titrée.

Le film donna lieu à 2 suites et un remake, tous écrits et réalisés par Poiré, tous avec un bien moindre succès et ne réunissant pas les ingrédients magiques du film original : Les Visiteurs 2, Les couloirs du temps, Les Visiteurs 3 : La révolution, et le très oubliable Les Visiteurs en Amérique.