
En 1994, Robert Zemeckis est loin d’être un inconnu des cinéphiles. Il a déjà dirigé de gigantesques blockbusters (Retour vers le futur (1985), 2 (1989) et 3 (1990), La mort vous va si bien (1992), À la poursuite du diamant vert (1984) ou encore Qui veut la peau de Roger Rabbit ? (1988)…) et tout le monde l’attend donc au tournant avec l’annonce de son nouveau projet : l’adaptation cinématographique de la comédie dramatique Forrest Gump, le best-seller de Winston Groom. Zemeckis n’est pas le premier à qui le film est proposé, Terry Gilliam et Barry Sonnenfeld lui ont préféré L’Armée des 12 singes et Les Valeurs de la famille Addams (1993). Le réalisateur est connu pour ses comédies à effets spéciaux et le projet qui lui est proposé en regorge, mais voilà, Zemeckis, le cauchemar du tournage de Roger Rabbit tout frais à son esprit, préfère donner une nouvelle direction plus dramatique et réaliste à sa carrière et décide d’accepter seulement si certains effets d’animations présents dans les versions originales du scénario, qu’il juge trop lourds pour le budget et encombrants pour l’histoire, comme des ailes d’ange pour Jenny, ou un nuage noir et orageux en permanence au-dessus du lieutenant Dan, sont retirés. Malgré des changements de direction de dernière minute, Universal donne tout de même le feu vert au tournage, avec une réduction de budget de 55 à 45 millions de dollars, et l’imposition d’une supervision budgétaire constante par une des huiles du studio. Le réalisateur souhaitait à l’origine confier le rôle principal du film à Bill Paxton, mais ce choix fut refusé au profit de quelqu’un avec plus de klout. De nombreux acteurs répondirent également par la négative aux rôles de Forrest et Bubba (David Alan Grier, Ice Cube, Dave Chappelle pour Bubba et Bill Murray, John Travolta, et Chevy Chase pour Forrest) après lecture du script, pensant que jouer un « idiot » nuirait à leur carrière, avant que Tom Hanks n’accepte le rôle principal et que Mykelti Williamson ne soit casté comme Bubba.
Le film est aujourd’hui tellement connu et ancré dans l’inconscient collectif qu’il est presque inutile de le résumer ici, mais pour le petit nombre d’entre vous qui ne l’auraient pas encore vu (Sacrilège!), le film déroule l’histoire des États-Unis depuis les années 50 aux années 1970, à travers le regard de Forrest Gump, un Alabamien doté d’un QI de 75, qui est transporté au hasard d’une situation historique à une autre grâce à son talent d’adaptation, son caractère candide, et beaucoup de chance, tout en poursuivant le but principal de retrouver son amour d’enfance. Forrest est un enfant simple et plein de bonnes intentions qui vit entre sa meilleure et unique amie, Jenny, et sa mère dévouée qui lui apprend avec amour les leçons de la vie, tout en lui laissant une liberté de choix surprenante considérant son faible niveau intellectuel. Il se découvre un amour de la course à pied très jeune et ce talent opportun va le propulser dans une vie mouvementée à travers l’université, l’armée, et la vie d’adulte avec ses bonheurs et ses complications, dans laquelle il façonnera malgré lui une position de leader inattendue, prouvant que, comme le disait sa mère, « la vie est bien comme une boite de chocolat : on ne sait jamais sur quoi on va tomber ».

Le tournage ne se passe pas sans encombres et nous conseillons fortement à ceux d’entre vous qui voudraient en apprendre plus de visionner sans attendre le documentaire Through the Eyes of Forrest Gump (1994), disponible sur certaines versions du DVD et Bluray, ou encore The Spirit of Beaufort: Remembering Forrest Gump (2024), ainsi que Forrest Gump and the Visual Effects Revolution (2009), pleins de pépites anecdotiques sur la production et facilement trouvables en ligne.
Le chef-d’œuvre de Robert Zemeckis explose à sa sortie en salle le 6 juillet 1994 aux USA, le 5 octobre de la même année en France et entre-temps partout ailleurs dans le monde. Il est encore à ce jour le film de Paramount ayant passé le plus rapidement les barres des 100, 150 et 200 millions de dollars de recettes.
Mais alors, qu’est-ce qui fait de Forrest Gump un chef-d’œuvre inoubliable pour tant de cinéphiles ? Bien entendu, en plus de la distribution impeccable, on peut citer le scénario d’Eric Roth, la mise en scène inspirée et ultra-visuelle de Zemeckis, doublée par un montage super efficace et une direction de la photographie au top (Arthur Schmidt et Don Burgess) qui maximisent les émotions sur une partition magique d’Alan Silvestri, mais aussi, ce qui a profondément marqué les foules à l’époque, les effets visuels incroyables et pourtant indétectables. Au lieu de recréer les scènes historiques du film avec des acteurs, comme cela se faisait alors, Zemeckis a décidé d’utiliser des outils numériques spécialement développés chez ILM pour le film afin d’intégrer Tom Hanks de manière absolument invisible dans des scènes historiques réelles, de multiplier des figurants pour en faire des foules énormes, ou tout simplement d’effacer les jambes de Gary Sinise pour en faire un amputé virtuel tout à fait crédible. Certaines scènes sont devenues d’anthologie comme l’énumération des recettes de crevettes par Bubba au beau milieu d’une bataille faisant rage, la rage du lieutenant Dan contre les éléments sur le premier crevettier de Bubba Gump, la rupture des attelles de Forrest qui amène à sa découverte de son talent de coureur, mêmes attelles qui inspirent Elvis Presley pour son jeu de jambes, ou encore et bien entendu la scène du banc, à laquelle on revient sans cesse et d’où Forrest raconte sa vie à qui veut bien l’écouter.

Extrêmement célébré aux Oscars 1995 avec 13 nominations, le film recevra 6 statuettes, dont celles de meilleur film et de meilleur acteur pour Hanks. Il est d’ailleurs bien impensable aujourd’hui de dissocier le personnage de Forrest Gump de son interprète Tom Hanks, ou encore ceux de Bubba Blue (Mykelti Williamson), du lieutenant Dan (Gary Sinise) ou encore de la mère de Forrest (Sally Field) et de Jenny (Robin Wright), tant le film est devenu une icône culturelle à travers le monde. Qui n’a pas un jour scandé le célèbre « Cours, Forrest ! » ?




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