
En 2019, à l’aube d’une crise sanitaire mondiale, HBO révèle par un teaser sa nouvelle série Euphoria. Réalisée par Sam Levinson, fils de Barry Levinson qui à l’époque est surtout connu pour Rain Man (1988). Sam était jusqu’ici majoritairement scénariste même s’il avait déjà réalisé le très correct Another Happy Day (2011).
Produite par Drake, la série suivra Ruby « Rue » Bennett, tout juste sortie d’un centre de désintoxication. Une jeune adolescente de 17 ans complètement perdue dans une société qui bascule entre le conservatisme primaire américain et une dé-complexification (bien qu’un peu caricaturale) totale des jeunes adultes par les réseaux sociaux, la drogue et le sexe.
Mais résumer Euphoria à Rue serait un peu juste puisque la série raconte surtout la vie d’une douzaine d’adolescents à travers les yeux de cette dernière. Une idée particulièrement intéressante qui fait justement tout le succès de la première saison dans la mesure où tout ce que vous voyez est narré par Rue, brillamment interprétée par Zendaya Coleman, actrice formidable avec une carrière longue comme le bras à seulement 29 ans à l’heure où j’écris ces lignes.
L’été 2019 a donc été rythmé par la sortie hebdomadaire des huit épisodes d’Euphoria, un succès qui va probablement bien au-delà des attentes de n’importe quel producteur chez HBO. Euphoria devient très rapidement un énorme phénomène d’abord parce que la série est très bien écrite, tous les personnages sont soit très attachants, soit très magnétiques. La faute à un casting si parfait qu’il tient selon moi du miracle mais on y reviendra plus tard. La deuxième raison de son succès étant sa direction artistique.
Euphoria est une véritable icône tant sa direction artistique est reconnaissable au premier coup d’œil. Saturée, vaporeuse et hypnotique, la série repose non seulement sur une photographie à tomber par terre mais également à la mise en scène très inspirée de son réalisateur. Cependant, il reste encore un élément des plus importants quant au succès de la série. La musique, composée par Labrinth, est un personnage à part entière de la série. Toujours juste, le rythme insufflé par le compositeur est absolument essentiel à Euphoria. Tantôt mélancolique et aérien, tantôt énergique et chaotique, Labrinth a toujours visé au milieu de la cible. Une précision qui propulsera le show au rang des meilleures séries TV.
Évoqué plus tôt, le casting d‘Euphoria est une réussite majeure et ce, alors même qu’à cette époque la plupart d’entre eux étaient (presque) de parfaits inconnus. Parmi eux certains ont d’ailleurs vu leur carrière exploser après la diffusion de la série comme le très beau Jacob Elordi, Sydney « has great Jeans » Sweeney et l’exceptionnelle Hunter Schafer qui contribue selon moi pleinement au succès de cette première saison.
LA FIN DE L’EUPHORIE

Trois ans plus tard en 2022, après une période particulièrement compliquée ralentie par le COVID, HBO sort donc sa nouvelle saison d’Euphoria. Toujours écrite et réalisée par Sam Levinson, elle sera la suite directe des deux épisodes spéciaux parus pendant l’hiver 2020 et tournés dans des conditions très restreintes (dû justement à la pandémie). Deux très bons épisodes mais aussi deux des plus importants de la série, en particulier « Fuck Anyone’s Who’s Not A Sea Blob » qui revient sur le parcours de Jules tout en développant sa relation avec Rue.
Bien que très attendue, cette saison 2 n’a pas fait l’unanimité. Jugée trop bâclée, moins intéressante et paradoxalement redondante. Cette suite n’a pas su convaincre une bonne partie des fans de la première heure. Un avis que je rejoins. Pas complètement ratée, la suite d’Euphoria peine un peu à atteindre le niveau initial tant dans sa mise en scène que dans son récit qui proposera quelque chose de plus dur, moins adolescent et probablement plus crade. À noter que la photographie elle aussi évolue pour sortir des couleurs vives et se diriger vers des nuances oranges, toujours vaporeuses mais plus hypnotiques.
Son récit donc, est le principal problème puisqu’ une partie des personnages importants de la saison 1 se voient poussés sur le côté voire carrément supprimés de la série qui préfèrera se concentrer davantage sur ses personnages phares comme Cassie (Sydney Sweeney) au détriment des autres comme le très apprécié personnage de Kat Hernandez (Barbie Ferreira).
J’en conviens, le portrait que je dépeins de cette seconde saison est assez désavantageux. En vérité même si elle n’a pas reçu que des bonnes critiques, cette saison a tout de même réussi à fédérer l’amour des fans en développant un peu plus certains de ses meilleurs personnages comme celui de Fez, de Cal Jacob et de Lexi Howard qui aura même le droit à deux épisodes finaux autour de sa pièce de théâtre.
Même pour Levinson, réitérer le miracle de la première saison n’est pas chose facile à faire. Heureusement pour lui, il aura le droit à une deuxième chance et re-signe donc pour une troisième saison. Et avec toutes ces cartes en mains, que pourrait-il mal se passer ?
UN DRAME AUTANT À L’INTÉRIEUR QU’À L’EXTÉRIEUR

Escroquerie; décès; tensions; rumeurs. La production du show n’échappe pas à la tragédie.
Renouvelée pour une saison 3 en 2022, la série semble presque maudite. D’abord en mai 2023 quand débute la grève des scénaristes à Hollywood, une noble cause qui retardera tout de même l’écriture jusqu’en Septembre de la même année.
Un peu avant ça, la comédienne Barbie Ferreira annonce quitter la série. Les premières rumeurs parleront d’une mésentente entre elle et Sam Levinson, des histoires d’ambiances pesantes sur le tournage. Plus tard, elle démentira ces propos en parlant d’un commun accord avec la production après une discussion autour du personnage de Kat.
Pire encore puisqu’en Juillet 2023, Angus Cloud le comédien derrière le rôle de Fez est retrouvé mort chez lui. Une perte très chère d’abord pour ses proches et pour le casting mais en plus pour la série qui à donc du réimaginer une suite sans sa présence. En Novembre 2023 c’est également Kevin Turen, producteur exécutif, qui nous quitteras des suites d’un arrêt cardiaque, pour finir avec le décès d‘Eric Dane en février 2026…
Toujours en 2023, dans une interview donnée à PunkT (depuis supprimée) une certaine Petra Collins – Actrice, photographe, mannequin – affirme avoir été contactée en 2018 par Sam Levinson lui disant « J’ai écris un show basé sur tes photos, tu voudrais le réaliser ? » Une offre difficilement refusable qui poussera cette dernière à déménager à Los Angeles et passer 5 mois à travailler sur Euphoria. « Je me suis dit : Ok, je réalise la série. J’ai créer un monde tout autour, je me suis occupé du casting aussi et bref… » Recontacté rapidement par HBO pour l’écarter du projet en prétextant un âge trop jeune pour réaliser la série, Petra s’imaginait que son travail serait simplement jeté à la poubelle…
Stupéfaite, elle découvre quelques mois plus tard que non seulement l’intégralité de son travail à été gardé mais qu’elle ne sera également jamais mentionnée nulle part ni dans les crédits ni dans quelconque interview.
Et puis les mois passent et la tempête se calme, le show suit son cours de production, les premières images inquiètent de nouveau les fans et alors que nous sommes à une semaine de la sortie du premier épisode :
I’m done with this industry. F*ck Columbia. Double F*ck Euphoria. I’m out.
Tels sont les mots rédigés par Labrinth, l’essentiel compositeur du show, sur Instagram à seulement quelques jours de la diffusion du premier épisode. Une annonce qui tombe un peu de nulle-part et qui mènera inévitablement à la démission de l’artiste quelques jours plus tard, privant au passage la saison 3 de toutes ses musiques.
Aujourd’hui encore il est très difficile de déterminer avec exactitude les causes de ce départ même si une publication de ce dernier donnera un peu plus d’indices sur la situation :

Un message qui ne dit pas tout, mais qui en dit assez.
Pour couronner le tout, HBO prévoit des avant-premières de 3 épisodes un peu partout, une semaine avant la diffusion internationale. Des retours plus que mitigés venant de la presse et des spectateurs eux-mêmes qui pointeront du doigt un évident manque d’identité musicale, un récit qui se perd, des scènes un peu trop tendancieuses voire nauséabondes et le manque de temps d’écran d’Hunter Schafer.
Cela-dit, trêve de bavardages, il est maintenant temps de rentrer dans le vif du sujet. Que vaux cette nouvelle dernière saison d’Euphoria ? Attention : spoilers à gogo.
EUPHORIA OU BREAKING BAD ?

La première décision prise concernant cette nouvelle saison est sûrement la plus importante puisqu’elle emmène nos personnages cinq ans après la mort de Ash, le petit frère de Fez. Exit donc le lycée et place à la vraie vie d’adultes. Maddy travaille pour une agence de talents à Hollywood, Nate reprend la boîte de son père, Cassie devient créatrice de contenu pour adultes, Lexi est assistante de production et Jules… est présente, c’est déjà ça.
Un bon moyen de se faire une idée du chaos général que représente le fil rouge. Si une bonne partie est évidemment consacrée à Rue, le reste sera plus éparpillé pour tenter d’accrocher le spectateur autour des nombreuses affaires dans lesquelles les personnages sont enrôlés, tentant – tant bien que mal – de faire se joindre les story-lines entre elles.
Rue sera donc au départ de cette saison une mule, avalant des sachets de drogue avec Faye (Chloe Cherry) pour le compte de Laurie (Martha Kelly). Ce qui aurait pu juste être un départ jouant entre le sérieux de la situation et le décalage psychique de Rue devient au final le cœur de la saison. Empêtrée dans des conflits entre cartels, Ruby finira même par travailler pour la DEA. Une direction qui dénote sérieusement avec le ton original porté autour de simples lycéens.
Mais que serait Rue sans Jules ? Hunter Schafer est bien présente dans cette saison, le souci c’est qu’elle a probablement moins de temps d’écran qu’un palestinien sur CNEWS. Présentée comme une « sugar-baby » (littéralement à la botte d’un homme riche pour son argent), Jules passe son temps toute seule à peindre dans un penthouse luxueux, sort très rarement de sa tour et disparaît après l’épisode 6. N’ayant même pas le droit à une vraie conclusion, elle est la grosse perte de cette saison.
Du côté de Cassie et Nate le constat est mitigé. S’ils ne sont pas les personnages les plus funs à suivre et malgré mon aversion (subtile) pour Sydney Sweeney, j’accorde cependant que cette dernière reste très douée dans son rôle. Elle apporte au côté insupportable de Cassie une véritable naïveté et volonté de bien faire qui rend cette dernière presque touchante. Jacob Elordi lui connaitra une fin pittoresque après une saison complète à se faire harceler par des gros bonnets, une mort expédiée qui donne juste l’impression d’un comédien qui s’échappe d’un projet maudit.
À tout ces personnages s’ajoutent une flopée de nouveaux comédiens :
D’abord Adewale Akinnuoye-Agbaje en patron de strip-club et baron de la drogue qui joue tout en nuances, une froideur qui glace le sang associée à un côté très chaleureux presque réconfortant, son personnage de Alamo aura même le droit à un début d’épisode centré sur lui et son enfance tumultueuse dans une mise en scène qui rappelle la première saison. Pour l’accompagner, c’est Darrell Britt-Gibson dans le rôle de Bishop, le bras droit stoïque et calculateur qui ajoute une couche de malaise à toutes les situations dans lesquelles il se trouve.
Mentions spéciales pour Priscilla Delgado dans une performance qui rappelle presque celle de Mikey Madison dans Anora (2024) et Sharon Stone dans le rôle d’une réalisatrice de série TV pour adolescents. Une apparition si futile qu’elle sonne comme un caméo.
Dans son fond Euphoria semble troublé mais qu’en est-il de la forme ? Que ce soit la photographie ou la mise en scène, tout est globalement plus sobre et moins tape-à-l’œil que les saisons précédentes. Un détail pour certains, mais un point noir pour les fans hardcore de la série qui ne retrouvent là plus du tout l’essence de ce qui a fait son succès.
La plus grosse perte de cette saison est sans aucun doute la musique de Labrinth. Déjà parce qu’il devait au départ collaborer avec Hans Zimmer (et il faut être fou pour ne pas vouloir écouter un feat entre Labrinth et Zimmer) et ensuite parce qu’il participe intrinsèquement à l’identité des personnages.
Bien qu’Hans Zimmer fasse du très bon travail, il ne parvient pas à atteindre le sommet qu’a gravi Labrinth.
CYNIQUE À EN MOURIR

Cette proposition, bien que différente sur tous les aspects reste assez divertissante. Pas sans défauts certes, cela dit quand on considère le cauchemar de production que constitue la saison 3 je pense que l’on peut dire que le rendu reste honorable. Mon premier titre pour cet article devait être « Est-ce qu’Euphoria a véritablement changé ? ». Un poil de mauvaise foi puisqu’en effet Euphoria a indéniablement changé. Cependant, tout est là. Mis à part la musique, vous regardez toujours Jules, Rue, Cassie, Nate et tous les autres.
Le choix de Levinson de baigner ses propres personnages dans un océan de cynisme démesuré est très audacieux. Le tout semble juste très décousu, donnant presque l’impression d’avoir rentré toutes ces stars au chausse-pied dans un scénario qui n’était pas destiné à exister au départ. Le fait est que nous ne verrons jamais Euphoria telle qu’elle était imaginée à l’origine. La difficulté de réunir un casting associée à la perte d’Angus Cloud a complètement redéfini la série si bien que Sam s’est donc permis de conclure cette saison avec la mort de son personnage principal dans une mise en scène qui donne l’impression de voir un personnage secondaire partir.
Une mort qui change tout parce qu’avec la perte de Ruby, Sam confirme donc sa volonté d’en finir avec Euphoria, mais selon moi cela va encore plus loin. Soyons honnêtes, ce dernier épisode donne un peu l’impression de se faire cracher au visage.
Et si c’était là la véritable intention de Sam Levinson ?
Noyé sous les critiques et ce depuis des années déjà, il décide de supprimer ses personnages d’une façon des plus crues sans prendre de pincettes. Une façon pour lui d’envoyer un message aux spectateurs.
Un message qui a beaucoup de mal à passer puisque les critiques ne voient que par le prisme du récit sans prendre en compte le contexte autour de la production. Suivre les protagonistes d’Euphoria dans ce tout nouveau cadre à été un plaisir pour moi, en tout cas pour les 6 premiers épisodes puisque à titre personnel je trouve la fin un peu trop légère alors même que l’on nous arrache nos personnages comme une sucette à un enfant.
UNE SAISON « NÉCESSAIRE » ?

On le sait, le public à tendance a rester dans sa zone de confort et éviter l’inconnu comme la peste, je pense que c’est la raison principale pour laquelle cette saison a été mal reçue. Elle est trop différente de ce que proposait Levinson au départ mais différente ne veux pas dire moins bien. Une phrase qui revient souvent auprès de la presse est : « une saison pas nécessaire ».
Alors, laissez-moi vous poser une question :
Au nom de quoi une œuvre doit-elle être « nécessaire » ?
Le cinéma, les séries TV et toute œuvre audiovisuelle n’est pas et ne sera jamais « nécessaire ». C’est le concept de l’art, une œuvre n’a pas besoin d’être indispensable pour exister.
Pour comprendre mon point de vue, entendez que je fais bien la distinction entre « changement » et « qualité ».
Si la qualité est discutable sur plusieurs points je crois au contraire que le changement de direction artistique instigué par Levinson devrait-être félicité et non clamé.
Très peu de séries ou de films peuvent se permettre un changement aussi radical en cours de production et je crois que proposer quelque chose de différent au lieu de conforter le spectateur dans quelque chose qu’il connait est une bonne chose.
Au final, Sam Levinson conclut amèrement sa série en laissant malheureusement certains spectateurs de côté. Seulement, il s’agit de son œuvre et non celle des fans.




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