Une vive attente

En 2021, Arthur Harari nous éblouissait avec le merveilleux Onoda: 10 000 nuits dans la jungle (2021). Une fresque grandiose narrant l’histoire de ce soldat japonais, bloqué pendant près de 30 ans sur une île des Philippines, refusant de croire à la fin de la Seconde Guerre mondiale. Depuis l’annonce de L’Inconnue au Festival de Cannes, j’étais immensément impatient de découvrir son mystérieux nouveau film. L’adaptation de la BD Le Cas David Zimmerman (2024), écrite à deux mains avec son frère, Lucas Harari. Le sujet est passionnant sur le papier : une histoire de changement de corps, avec Léa Seydoux et Niels Schneider dans les rôles principaux. Thierry Frémaux nous annonce que le film sera radical et qu’il divisera. L’attente est donc totale pour moi, persuadé que cet ovni cinématographique allait devenir mon expérience ultime du festival. La douche fut malheureusement bien froide…

Un concept autant fascinant que paralysant

Le premier acte tient ses promesses : il est insondable et vertigineux. Nous suivons David Zimmerman (Niels Schneider), un photographe quarantenaire, rachitique et taciturne, frappé d’un mutisme quasi total. Il erre dans les zones périurbaines autour de Paris, appareil photo à la main, afin de capter les changements et les mutations de l’urbanisme. Il se rend plus tard à une fête, où il fait la rencontre d’une inconnue (Léa Seydoux). Au réveil, il se retrouve projeté et enfermé dans le corps de l’étrangère.

Cette première partie, à la fois trouble et énigmatique, nous place dans une position de questionnement permanent. Interrogeant chaque plan et chaque instant, ressentant chaque séquence comme un déroutement. Le spectateur, à la fois actif et perdu, scrute avec précision la nature filmique et narrative du film, à l’image de notre héros photographe à la recherche d’une vérité changeante et manquante. On ne sait pas trop où l’on met les pieds : fantastique, horreur, thriller ? C’est alors qu’advient la rencontre et que le film bascule pleinement. Le formidable concept du changement corporel débarque brusquement dans une première séquence avec une Léa Seydoux habitée et inquiétante. La mise en scène accompagne avec effroi ce bouleversement de l’altérité et ce déplacement radical de la corporalité. On assiste à l’ouverture de La Métamorphose avec un ancrage réaliste, plongé dans les abîmes de la mutation et de ses possibilités infinies.

Puis la magie se dilue progressivement, lorsqu’il s’agit de raconter la suite de cette histoire et de rentrer pleinement dans le sujet. Arthur Harari ne parvient pas à donner une incarnation réelle et émotionnelle à son concept. Son filmage devient bêtement situationniste, et la physicalité des corps devient complètement factice. Un duo de personnages se forme et le réalisateur nous fait suivre une enquête vaine, n’apportant aucune réponse ni aucun éclaircissement sur les troubles de ses protagonistes. Pourtant, les potentialités sont pratiquement infinies, mais le film décide malheureusement de ne pas affronter les enjeux qu’elles posent. Le film prend des allures tragi-comiques superficielles, engoncé à l’intérieur d’une mauvaise nouvelle d’Edgar Allan Poe.

La dichotomie entre les mutations de l’urbanisme et les changements identitaires est théoriquement passionnante, mais elle ne se matérialise jamais vraiment dans le film. Ce raté dans la mise en relation des choses et des êtres provoque irrémédiablement une sortie de route. Tout reste bloqué au stade de l’intention sans jamais trouver une véritable incarnation.

Copyright Pathé Films Film L’Inconnue

It’s all over now baby blue

Après un renoncement à élucider l’enquête de L’Inconnue, autrement dit le mystère insondable de l’inattendu, le scénario bifurque et tente de nous faire vivre les tumultes corporels et psychologiques d’un nouveau personnage, Malia. Tout commence à devenir fabriqué et prévisible ; l’énigme passionnante du long métrage se délite pour devenir un drame français convenu. Une forte impression s’installe : celle que le réalisateur ne sait plus quoi faire de ses personnages et de son intrigue. Le duo Seydoux/Schneider ne fonctionne plus, malgré l’investissement indéniable des deux acteurs. Sa mise en scène naturaliste s’étiole pour laisser place à une fade captation du réel. Les décors passent progressivement du périurbain au rural, comme pour exprimer l’altération identitaire des protagonistes. Voilà encore une idée théoriquement vivifiante qu’Harari ne sait pas inclure dans son dispositif filmique ni dans sa mise en scène globale.

La dernière partie épuise par son grotesque et sa lourdeur dramatique. Les situations paraissent attendues ; les personnages et l’intrigue n’interrogent plus, ils cherchent vainement à émouvoir. L’incertitude permanente du début se noie dans l’inconsistance d’un récit devenu simplement normatif et conventionnel. À l’image de cette citation musicale poussive de Bob Dylan à la fin : « It’s All Over Now, Baby Blue ». La chanson appuie lourdement la trajectoire du personnage, tout en soulignant la connivence évidente du chanteur avec l’intrigue : le héros, David, porte le même nom que Bob Dylan — Zimmerman — et, comme lui, les personnages traversent de nombreuses métamorphoses. Merci pour cette finesse !