Depuis Blade Runner en 1982, Philip K. Dick est devenu, au fil du temps, l’écrivain de science-fiction le plus adapté au cinéma. Il y a les adaptations officielles comme Total Recall (1990) de Paul Verhoeven, A Scanner Darkly (2006) de Richard Linklater ou encore la série Prime Le Maître du Haut Château (2015). Mais en y réfléchissant d’un peu plus près, on se rend compte que l’œuvre de Dick a inspiré et infusé de nombreux films de science-fiction. On peut citer Matrix (1999) avec sa matrice et ses simulacres; The Truman Show (1998) et son monde télévisuel fictif; en passant par Eternal Sunshine of the Spotless Mind (2004) avec sa machine d’effacement des souvenirs. D’ailleurs, Gondry a voulu pendant des années adapter le chef-d’œuvre Ubik (1969), sans y parvenir malheureusement. Bref, Philip K. Dick est partout, comme le dit l’écrivain Emmanuel Carrère : « Dick a gagné ! ».

Minority Report de Steven Spielberg est l’une des meilleures adaptations de l’écrivain au cinéma. Le film est sorti en 2002 et fut amorcé par Tom Cruise, qui découvrit la nouvelle de Dick durant le tournage de Eyes Wide Shut (1999) de Stanley Kubrick. L’acteur proposa le projet à Spielberg, qui l’accepta pleinement après la réalisation de son premier film des années 2000: A.I. Intelligence artificielle (2001).

Pourquoi l’adaptation est-elle particulièrement réussie ? Car Minority Report a su garder l’essence de la nouvelle, tout en trahissant, par la même occasion, le texte. L’œuvre est protéiforme, dotée d’une grande richesse formelle et thématique, analysable sous différentes perspectives : à la fois réquisitoire sur la violence sécuritaire post-11 septembre, relecture de l’histoire des formes cinématographiques et drame familial — thématique séminale du cinéma de Spielberg. Le réalisateur articule cet ensemble dans une forme de spectacle total, à la recherche d’un équilibre parfait entre profonde intellectualité et pur divertissement.

Je vous propose, à travers cet article, de plonger dans les méandres du film à la recherche des rapports minoritaires !

La séquence grandiose des spyders

 Contient des spoilers !

2056 : un léger délire sécuritaire

Nous sommes en 2056, John Anderton est le chef du service Précrime. Un programme gouvernemental, créé afin d’éviter les meurtres avant qu’ils ne soient commis. Grâce aux visions de médiums appelés les « précogs », deux jumeaux et une jeune femme (Agatha) perçoivent les crimes quelques minutes ou heures avant qu’ils n’arrivent. Tout bascule le jour où John lui-même est accusé d’un futur meurtre. Commence alors une course contre la montre pour prouver son innocence.

Ce qui frappe avant tout avec Minority Report, c’est l’originalité de son récit. Le long-métrage nous propose en quelque sorte une relecture du film noir, un néo-noir comme Blade Runner en 1982. La singularité du scénario est de montrer ce qui mène au meurtre, plutôt que l’enquête policière classique. Ici, John Anderton doit élucider son propre comportement et sa trajectoire afin de déjouer le déterminisme annoncé par Précrime. Le film reprend trois thématiques clés de l’œuvre de Dick : la paranoïa, le libre arbitre et le complot.

Dans ces États-Unis de 2056, la sécurité globale et la violation des libertés individuelles ont atteint leur paroxysme. Sorti sur nos écrans en 2002, quelques mois après le 11 septembre 2001, le film frappe par sa capacité d’anticipation : monopole des écrans et des images, publicités personnalisées, fichage des individus, enfermement arbitraire (Guantánamo). La vie des individus est quadrillée, calculée et contrôlée par une technologie hautement répressive.

John Anderton est hanté par la mort de son fils Sean, disparu subitement lors d’une sortie à la piscine. Le seul moyen pour lui d’échapper à cette réalité douloureuse est de participer à la répression policière organisée par Précrime, tout en se réfugiant le soir dans les souvenirs holographiques de son passé familial, à l’aide d’une drogue qui anesthésie son traumatisme et le plonge dans une réalité qui n’existe plus.

« Notre sécurité sera garante de notre liberté. » Cette phrase pourrait être issue du programme du Rassemblement national. Mais c’est surtout un argument propagandiste, diffusé dans les rues, qu’utilise le gouvernement étasunien du film afin de légitimer le programme Précrime. Au début de l’histoire, l’unité est active depuis six ans, uniquement dans la ville de Washington DC. Les citoyens s’apprêtent à être consultés par référendum (bizarre, comme c’est bizarre) pour étendre Précrime à l’ensemble du pays. Derrière cette façade soi-disant libertaire se cachent en réalité des institutions gouvernementales fascistes, désireuses de domination.

Au fur et à mesure de l’intrigue, nous apprenons que Précrime a été fondé sur un crime odieux, commis par son cocréateur Lamar Burgess, interprété avec une finesse machiavélique par Max von Sydow. Cette organisation, corrompue dès son origine, fonctionne également grâce à l’exploitation de trois jeunes individus, les fameux précognitifs. Ils sont drogués, séquestrés et utilisés par le gouvernement à des fins utilitaires, afin de servir le système répressif.

Comme si cela ne suffisait pas, Iris Hineman, cofondatrice du programme, apprend à John Anderton, pendant sa fuite, l’existence d’un rapport minoritaire. Ce fameux rapport remet en cause l’image d’un système infaillible en révélant l’existence d’un autre futur possible pour les personnes accusées. Afin de préserver cette illusion, Précrime détruit les copies du rapport minoritaire pour faire croire à l’exactitude scientifique de son invention.

La vision futuriste que nous dépeint Spielberg est résolument pessimiste et mortifère. Elle est à la fois concomitante et lucide vis-à-vis des dérives de nos sociétés occidentales du XXIᵉ siècle. Le film résonne encore aujourd’hui comme une mise en garde clairvoyante. À l’aune des avancées technologiques, il nous questionne, nous interpelle et nous rappelle une chose : l’obsession du contrôle et de la sécurité engendre des sociétés déviantes.

Une histoire des formes

Au-delà de l’analyse littérale, Minority Report est aussi une relecture des formes cinématographiques. Le film multiplie les références évidentes : Orange mécanique (1971) de Stanley Kubrick avec la séquence de l’œil ; Psychose (1960) d’Alfred Hitchcock et la paire de ciseaux dans la séquence d’ouverture. Ou encore La Maison de bambou (1955) de Samuel Fuller, film policier dont certains motifs d’enquête entrent en résonance avec ceux de Minority Report.

Puis, il existe des références plus souterraines. En premier lieu, le cinéma d’Ingmar Bergman, notamment à travers la présence de son acteur fétiche Max von Sydow. Mais surtout, le plan des deux visages mêlés d’Anderton et d’Agatha (l’image tout en haut de l’article) renvoie directement à Persona (1966) et à la duplicité des deux femmes. Les deux duos partagent en effet des dynamiques communes, provoquées par leur rencontre : crise identitaire, fusion des individualités, révélation d’une vérité enfouie dans le traumatisme. Chez Bergman, cela aboutit à un délitement des personnalités, tandis que chez Spielberg, ce processus conduit au contraire à une forme de clarification identitaire.

Dans un second temps, ce réseau de correspondances se prolonge avec Solaris (1972) d’Andreï Tarkovski. Les deux plans de clôture se répondent, bien qu’ils diffèrent dans leur signification dramatique. La connexion passe par leurs protagonistes : John Anderton et Kris Kelvin. Tous deux se sentent responsables de la mort d’un proche ; hantés et tourmentés, ils sont contraints d’affronter le deuil.

Enfin, comment ne pas voir dans la fuite effrénée de Tom Cruise un écho à celle de Cary Grant dans La Mort aux trousses (1959) ? Tous deux sont victimes d’un complot, obligés de fuir pour prouver leur innocence.

Toutes ces références fonctionnent comme des échos cinématographiques. Elles s’inscrivent dans une longue histoire des formes et instaurent un dialogue fondé sur la variation. On pourrait ainsi voir dans le personnage de John Anderton un double du cinéaste, à l’image de Sammy dans The Fabelmans (2022) : deux figures qui fouillent l’image à la recherche d’une vérité manquante, d’un fragment du réel que seule la matière du cinéma peut révéler.

Les souvenirs holographiques de John Anderton

Délitement de la parentalité

Si vous êtes connaisseur du cinéma de Steven Spielberg, vous savez que la thématique familiale est au cœur de quasiment tous ses films. Dans Minority Report, la famille est abordée par la perte d’un enfant, par le deuil d’un parent. Le complot envers John peut être vu comme un processus de deuil : rongé par le chagrin, il est persuadé d’être le seul responsable de la mort de Sean. On plonge dans les émotions de John à travers plusieurs phases : la colère, le marchandage, la dépression, la résignation et enfin l’acceptation.

À travers cette odyssée émotionnelle, notre héros croise des personnages, des lieux ou des situations assimilables à la mythologie grecque. Le premier élément clairement identifiable est la salle des précogs, surnommée « Le Temple ». En son sein, on trouve ces fameux voyants, qui décryptent des visions du futur, autrement dit le destin divin. Agatha, la plus intelligente des trois, peut être perçue comme une pythie moderne, orientant John dans sa traversée. Mais au-delà des conseils, elle guide John Anderton, telle Athéna avec Ulysse, dans son voyage, afin qu’il retrouve à la fin de l’aventure son foyer et sa femme.

Au début de l’histoire, John achète sa drogue, surnommée « La Clarté », à un dealer aveugle. Cette substance lui permet de revivre en rêve sa tragédie. On pourrait voir dans ce dealer la figure du devin Tirésias. Grâce à ce personnage mystérieux, John parvient à changer ses yeux. Difficile de ne pas voir dans ce geste le destin d’Œdipe. Contrairement à la pièce de Sophocle, notre héros perd la vue afin d’en retrouver une nouvelle. Ce regard changé lui permettra d’avancer vers l’élucidation de son traumatisme et donc son acceptation.

Cette acceptation est illustrée dans la séquence de la chambre d’hôtel où John doit tuer Leo Crow. À ce moment-là, John vit une catharsis : tout se libère, le poids de la culpabilité, son désir de vengeance. Il est placé devant un choix moral : tuer ou ne pas tuer. Il décide de briser les prédictions de sa destinée en laissant la vie sauve à Crow, tout en parvenant au bout du processus de deuil. Cette scène est d’un suspense inouï ; la violence émotionnelle qui y gronde vous foudroie et vous laisse pantois d’admiration.

Minority Report est un joyau noir de l’œuvre de Steven Spielberg. Sa densité folle nous incite à affiner notre regard afin de mieux voir. Après vingt-quatre ans d’existence, le film nous rappelle surtout ce qu’un artiste, au sein des studios hollywoodiens, est capable de réaliser.