Plus drôle que Fast and Furious mais tout aussi déjanté au volant, sort en 1998, Taxi, premier volet d’une saga de comédie culte. Réalisé par Gérard Pirès, le film est un pari audacieux, scénarisé par Luc Besson, dont la carrière n’est plus à présenter, mais porté par des acteurs principaux inconnus du public. Un pari remporté haut la main, qui doit son succès à un alignement de caractéristiques singulières dans un récit reprenant des codes de comédie policière sans les révolutionner pour autant. Si l’œuvre roule aujourd’hui sur la voie d’une réputation pérenne, c’est qu’elle a su d’emblée s’approprier ces normes et s’en servir avec intelligence pour servir au mieux les atouts que sont l’absurde et la démesure.

Routes croisées et duo contradictoire

Taxi se base sur une trame simple : l’association contrainte de deux personnages que tout oppose – Daniel, un chauffeur de taxi virtuose au volant (Samy Nacery) et Emilien, un policier pas très futé (Frederic Diefenthal) – dans une quête effrénée contre le gang des Mercedes, de redoutables braqueurs de banque allemands venus sévir dans la ville. Rien de nouveau ici : les personnages finissent par s’entendre et former un tout, désharmonieux mais attachant.

C’est sur la route que commencent les premiers plans, dans une séquence à la musique devenue culte. Sur les routes marseillaises, Daniel, en scooter de livraison, ondule entre les véhicules à toute vitesse, inarrêtable, accompagné par la bande originale d’Akhenaton, rappeur du célèbre groupe local IAM. Le rythme entraînant caractérise immédiatement l’ambiance et reste, tout du long, une immersion réussie dans l’ambiance bouillonnante des routes marseillaises, pour laquelle l’œuvre remporte plusieurs prix : l’Ardoise d’or de la meilleure bande originale de long métrage et le César du meilleur son, décernés à Vincent Tulli et Vincent Arnard.

Quand le duo ne sillonne pas les rues lors de poursuites au rythme endiablé, c’est en situations rocambolesques et en dialogues cocasses que ces derniers animent le film. Le scénario n’est pas très sophistiqué, mais admirablement servi par deux acteurs qui ont su exploiter tout le potentiel comique de leurs personnages. Les rôles secondaires sont aussi bien travaillés : le chef Gibert, avec une mentalité figée dans les années 1940, ou encore la parfaite collègue Petra, contribuent grandement à rendre le moindre échange teinté d’humour, souvent au détriment du maladroit Emilien. La caricature et le stéréotype détonnent, tout en rendant les personnages attachants et faisant ainsi la force du film.

L’effet papillon : le rire par la métamorphose de la futilité en catastrophe

Certaines actions, bien qu’impulsées par une bonne volonté, prennent des proportions inimaginables, entraînant des situations chaotiques, presque burlesques. L’intrigue repose donc sur la démesure pour parvenir à ses fins : des moyens engagés, comme le contrôle des feux de circulation par un bataillon de livreurs de pizza – rien que ça – aux effets provoqués, la course de fin spectaculaire sur une autoroute sans issue en est un parfait exemple. Tous les éléments pour qu’une bonne comédie d’action marche sont réunis.

Marseille, la ville comme protagoniste et créatrice d’une ambiance singulière

Aussi bien réalisé soit-il, un bon film se juge avant tout par la réunion d’éléments enrichissant le ressenti voulu, propre à son genre. Détail tout sauf anodin, la diégèse d’un récit a souvent une importance quant au bon déroulement de l’intrigue. Dans Taxi, Marseille est le terrain idéal pour exploiter au mieux le plein potentiel du scénario : traversée par de multiples autoroutes et regorgeant de vieilles rues aux descentes pentues à l’extrême, la ville, considérée comme la plus étendue de la métropole, est donc idéale pour la représentation des courses automobiles époustouflantes, située en bord de mer, de surcroît.

Le décor est certes très utile au bon déroulé de l’action, mais également à l’atmosphère locale qui singularise l’action. Les courses illégales de motos, les délits commis impunément en plein jour, le jeu narquois avec la police contribuent à une ambiance où délit et entorses à la loi s’épanouissent avec légèreté.

Toutefois, la cité phocéenne n’a pas été choisie uniquement pour ces charmes, mais pour des raisons pratiques et économiques. Initialement prévu dans la capitale, le récit a été déplacé à Marseille par les producteurs de Gaumont, moteur du projet, pour obtenir plus facilement des autorisations pour les cascades en voiture, mais aussi pour réduire les financements, d’où le choix de têtes d’affiche inconnues. Des conséquences économiques qui n’ont fait que bonifier l’œuvre, même si la société de production a fini par se retirer du projet, doutant du succès de l’œuvre.

C’est le studio EuropaCorp de Luc Besson et Pierre-Ange Le Pogam, n°3 de Gaumont, qui reprend le projet, choix judicieux au vu de la popularité qui a suivi le film et ses suites.

Rire du pouvoir, le pouvoir du rire

Le sarcasme de la comédie n’épargne rien ni personne, s’attaquant parfois à des sujets délicats, comme l’histoire ou les institutions, telles que la police. C’est l’une des formes d’autorité les plus parodiées dans les films, notamment en France, où la satire se montre aussi corrosive que subtile pour dénoncer l’absurdité des faits et gestes des forces de l’ordre et s’en moquer allègrement. En témoigne la série de films Le Gendarme (1964–1982), avec Louis de Funès, dont l’humour trouve encore aujourd’hui son public. Au-delà de l’exutoire cathartique, il s’agit surtout de relativiser face à une réalité absurde et caricaturale, heureusement fictive.

Qu’il s’agisse d’un des protagonistes ou d’un simple figurant, bon nombre d’agents en prennent pour leur grade : se comportant comme des feignants imbéciles, d’esprits à la morale douteuse, ou encore d’une perspicacité dont il ne vaut mieux pas se vanter — quand ce n’est pas les trois réunis. Le rire naît alors des situations cocasses et autres tribulations qui surviennent, mais aussi, tout simplement, du plaisir à voir ces figures autoritaires dépeintes avec ridicule.

Taxi, sans révolutionner les films d’action et de comédie policière, apporte néanmoins sa pierre à l’édifice avec ce premier opus, qui, comme ses suites, du moins jusqu’au quatrième, contribue à l’épanouissement inlassable de ce type de comédie, indémodable et sympathique.