Terry Gilliam est de nos jours bien connu pour ses films et sujets oniricoexcentriques, mais en 1995, il était surtout connu pour sa collaboration créative souvent loufoque avec les Monty Python (Sacré Graal (1975)), Jabberwocky (1977), Time Bandits (1981), Brazil (1985) et ses problèmes de production suivis de deux nominations aux oscars 1986 pour le meilleur scénario et la meilleure direction artistique, Les Aventures du Baron de Münchausen (1988), son premier échec total au box-office 1988 (8 millions de bénéfices contre un budget supérieur à 40), mais dans lequel on découvrait Uma Thurman, future star planétaire au magnétisme troublant, puis son premier film « sérieux », The Fisher King (1991), qui annonçait son retour parmi les réalisateurs favoris des studios, avec non seulement un excellent succès commercial, mais aussi un énorme succès critique, et cinq nominations aux Oscars 1992. Bref, une carrière un peu en dents de scie pour un réalisateur au statut presque culte, mais dans une niche de cinéphiles.

En 1995, l’annonce par Universal de la sortie prochaine de L’Armée des 12 singes, réalisé par Gilliam avec Bruce Willis, alors au pinacle de sa carrière, Madeleine Stowe, également au faîte de la célébrité hollywoodienne à l’époque, et Brad Pitt, récemment couronné comme A-lister après les succès internationaux d’Entretien avec un vampire (1994), Légendes d’automne (1994), et bien entendu Seven (1995), fait l’effet d’une bombe atomique chez les fans. Avec une distribution si prestigieuse et un réalisateur connu pour ses débordements de créativité visuelle, la plupart des critiques criaient au chef-d’œuvre potentiel six mois avant la sortie du film, créant une publicité gigantesque, une attente insupportable pour les fans de Gilliam, et une curiosité grandissante pour le reste du public!

Vient enfin le 28 février 1996, presque deux mois après la sortie américaine, et le public français, plein d’anticipation à la suite de multiples publications confirmant l’excellence du long-métrage, put enfin découvrir L’Armée des 12 singes dans les salles obscures.

Copyright Archives du 7eme Art – AFP Stars Brad Pitt , Bruce Willis Film L’Armée des 12 singes

En 2035, la surface de notre planète est retournée à l’état sauvage, à nouveau peuplée seulement d’insectes et d’animaux. Ce qui survit difficilement de l’humanité vit enterré dans des bunkers de protection contre le terrible virus CZT qui a anéanti en un clin d’œil plus de cinq milliards d’êtres humains en 1997 et pollue encore l’air du dessus. James Cole (B. Willis), en détention pour une raison inconnue, se voit offrir un pardon total s’il accepte une dangereuse mission pour voyager dans le temps vers 1997, où il devra identifier l’origine de l’épidémie afin que puisse être capturée une souche originelle du virus, qui permettra aux scientifiques survivants en 2035 de créer un vaccin pour que les humains puissent réoccuper la surface terrestre. Envoyé d’abord par erreur en 1990, il se retrouve interné dans un hôpital psychiatrique où il rencontre une psychiatre, le docteur Kathryn Railly (Madeleine Stowe), et un patient intrigant, Jeffrey Goines (Brad Pitt), le fils déséquilibré d’un éminent virologue. Rapatrié en 2035, il accepte de repartir pour remplir sa mission et arrive en 1996 où il kidnappe le Dr Railly et tente de la convaincre du bien-fondé de sa quête afin d’obtenir son aide pour suivre la piste d’un groupe de défense des animaux que les scientifiques de 2035 soupçonnent d’être à l’origine de l’épidémie : l’armée des 12 singes. Cole découvre rapidement que Jeffrey Goines est impliqué dans le mouvement et tente de le contacter pour des explications, mais à mesure qu’il enquête sur le mystère, il entend des voix, perd ses repères et doute de sa propre santé mentale. Pendant ce temps, le Dr Railly, qui était convaincue que Cole était mentalement malade, commence à découvrir des preuves qu’il pourrait bien dire la vérité, être un légitime voyageur temporel, et que ses prédictions funestes pour l’humanité risquent de s’avérer bien réelles. Les deux se lancent à la recherche de l’élusive armée des 12 singes pour tenter de résoudre le mystère avant le jour fatidique du 13 décembre 1996, date de la libération du virus et du début de la fin pour la race humaine…

Les premières projections confirmèrent rapidement le futur statut de chef-d’œuvre du film, et le succès au box-office fut immédiat (un retour de 168 millions pour un investissement de 29), propulsant ses stars encore plus haut dans le panthéon des acteurs idolâtrés d’Hollywood, et son réalisateur dans la liste des metteurs en scène les plus influents du vingtième siècle. Pourtant le film ne récoltera que deux nominations aux Oscars 1996 (meilleur second rôle et meilleurs costumes) et aucune statuette. Cette absence remarquée par les critiques sera à l’origine des premières rumeurs de snobisme du réalisateur anglais par la prestigieuse Académie du cinéma et des sciences, qui court toujours aujourd’hui.

Alors qu’est-ce qui fait de L’Armée des 12 singes un chef-d’œuvre en 1996, et un long métrage incontournable pour les cinéphiles ou cinéastes en herbe, avec une note de 8,0 sur IMDB et de 88 % sur Rotten Tomatoes? Commençons tout d’abord par le sujet du film, très controversé en 1996, puisque les scientifiques et épidémiologistes de l’époque commençaient déjà à s’inquiéter de la potentialité grandissante d’une pandémie meurtrière, puisque le monde n’en avait pas expérimenté depuis presque 75 ans (la grippe espagnole de 1918-1920). L’idée alarmante d’une pandémie imminente résonna fortement avec l’adoration du public pour les frissons. Mais surtout, c’est de l’exécution dont vient le succès énorme du long-métrage. Terry Gilliam a tourné tous ses potentiomètres créatifs à 11 et a livré un festin visuel incroyable, mélange d’une direction photo à la pointe de la technologie de l’époque et d’une direction artistique survoltée, qui rappelle les excès adorés de Brazil.

On y retrouve l’univers spectaculaire mi-steampunk mi-imaginaire de Gilliam, débordant tellement d’éléments décoratifs complexes et fascinants à la fois, qu’ils demandent de multiples visionnages du film pour pouvoir en absorber (presque) toute la richesse. Les lunettes bizarres chères au metteur en scène, les écrans de télévision doublés de loupes et de tubes cuivrés les encerclant d’un embrouillamini infini de texture quasi fractale où les yeux se perdent : tout, dans les images magnifiquement contrastées capturées par le directeur de la photo Roger Pratt, ajoute à l’expression de la confusion ressentie par les personnages du film, confusion qui s’infiltre insidieusement dans le public et rend l’expérience si réelle.

Copyright Archives du 7eme Art – AFP Stars Madeleine Stowe, Bruce Willis Film L’Armée des 12 singes

À cela s’ajoute la non-linéarité du scénario et du montage, dont les scènes sautent de 2035 à 1990, puis 1996, puis 1997 et encore 2035 sans arrêt, mais aussi avec une fluidité déconcertante. Le premier montage du film n’a d’ailleurs pas rencontré le succès escompté lors des projections tests aux USA et en Angleterre en 1995, et le studio a donc envisagé d’y apporter des modifications majeures pour rendre l’histoire plus simple à suivre. Pourtant, Terry Gilliam, qui avait assisté aux projections et discuté avec les spectateurs, a jugé que, malgré certaines réserves, le film avait globalement plu. Ayant le droit de Final Cut sur le film (négocié avec Universal suite à la débâcle de Brazil), il décida finalement de le conserver en majeure partie tel quel, avec le succès que l’on connait aujourd’hui. Bruce Willis et Brad Pitt n’étaient pas les premiers choix des producteurs d’Universal pour les rôles principaux, mais Gilliam réussit tout de même à les imposer. Pour éviter les tics habituels de jeu de Bruce Willis, le réalisateur lui donna, avant le début du tournage, une liste des « recettes de jeu de Bruce Willis à éviter à tout prix » comprenant bien entendu le typique « regard bleu d’acier ». En ce qui concerne Brad Pitt, et pour s’assurer qu’il jouerait bien la frénésie communiquant l’instabilité mentale de Jeffrey Goines, le réalisateur imposa à l’acteur d’arrêter totalement de fumer pendant toute la durée de ses journées de tournage, obtenant le résultat espéré et plus encore, grâce au manque de nicotine et à une paire de lentilles de contact peintes à la main pour obtenir ce regard si particulier du personnage. Une foule d’autres détails et anecdotes toutes plus intéressantes les unes que les autres sont révélés dans le documentaire/making-of intitulé The Hamster Factor and Other Tales of Twelve Monkeys (1996) qu’on peut trouver facilement en ligne grâce à une courte recherche.