
On se méfie rapidement de Jeanne (Marion Cotillard), cette femme à l’espagnol lent, mesuré. Pas au début- son lien avec Daniel (Leonardo Sbaraglia) ne peut être décrit qu’avec de la tendresse ; mais il y a quelque chose dans ses cheveux longs mais mats, les poches sous ses yeux. Elle est proche de son filleul, Mateo (Aron Ramo), mais risque tous les aspects possibles de la négligence : elle le ramasse en retard de l’école, elle oublie de notifier à ses parents qu’elle est toujours avec lui, elle le sort de sa pratique de foot au milieu et l’attend à la fin comme si de rien n’était. Elle ment à la police catalane, elle ment à son compagnon : non seulement elle lui cachait sa prise de la pilule, mais son vrai rapport avec Mateo. L’amour ne meurt pas, Daniel l’aide lors d’une crise d’angoisse à la sortie du commissariat. Puis, pendant qu’il participe dans des efforts de recherche, Jeanne s’évade. Direction Saint-Céré (Lot), au sein de la communauté religieuse où elle est née et dont elle s’est enfuie sept ans plus tôt.
Karma, le retour au drame de Guillaume Canet, est un thriller, bien sûr. On a la communauté religieuse, composée par trois familles qui ont passé six décennies à se marier entre eux, en produisant des enfants sans queue de cochon, mais au développement suspect. Celle-ci soupçonnée par deux jeunes gendarmes mais dont le silence absolu de la majorité, y compris les adolescents contraints de finir leur scolarité à l’extérieur, empêche de faire grande chose. Comment est-ce que ces trois familles ont réussi à construire une structure pendant 62 ans dont seulement cinq personnes ont réussi à mettre en question ? On ne le voit pas vraiment, le leader Marc (Denis Ménochet) étant trop jeune pour avoir établi le culte, mais il sait en profiter. La façon de filmer son corps évoque la difformité (plans américains, focus sur le torse et la tête). Les marques de fouet, visibles avant la séquence qui établit leur origine, contribuent à créer une monstruosité intrinsèque à cet homme. Il n’y pas de horreur physique sur ce film si on suit la définition, mais on est face à un être qui ne ressemble qu’à un humain. Il n’essaie pas vraiment d’être charismatique, son règne s’impose par la peur. Toutes ses concessions ne sont que des outils de survie, pour empêcher le soupçon du monde extérieur. Même la génération fondatrice, représentée par les parents de Jeanne, n’est pas épargnée de son contrôle. Certes, quelques monstruosités sont presque gratuites, au cas où on essayait de voir en lui quelque sorte de victime. Mais il est la source de la terreur, ce démon qui contrôle toutes ces vies, celui dont Jeanne s’était évadée et vers qui elle retourne.
L’enjeu est ainsi présenté au spectateur. On suit Jeanne la majorité du temps, mais son statut de personnage qui donne le point de vue ne signifie nécessairement pas qu’on s’identifie à elle. C’est Daniel qui découvre et se méfie de cette communauté avec nous. On voit Jeanne subir la pénitence et les modes de vie adultes de la communauté, mais on ne sait pas vraiment pourquoi elle est là. Est-ce qu’elle s’en veut de la disparition de Mateo, au point où le joug de Marc est ce qu’elle mérite, plutôt que la prison ? Est-ce qu’elle, après cette disparition, a décidé que la religion de son enfance était vraie et qu’elle doit rentrer chez elle ? Après tout, elle n’allait pas si bien. Dans ce cas, est-ce qu’elle est effectivement toujours sous l’emprise de cette communauté, les blessures d’une vie étant trop dures à surmonter, l’amour de Daniel n’étant pas suffisant ?
C’est là que se trouve le vrai thriller psychologique : dans la salle de cinéma, le spectateur doit décider entre faire confiance à Jeanne ou attendre que Daniel la sauve. On découvre cette communauté en suivant Jeanne, mais elle joue le jeu. Elle dit à Marc qu’elle ne veut pas fuir la police, c’est qu’elle a besoin de lui. Elle dit que depuis son retour elle ne fait plus des crises et c’est vrai (pourtant, le film avait fait une ellipse entre Mateo photographiant au bord du fleuve et Jeanne rejoignant les adultes qui ramassaient ses enfants de la pratique du foot). Puis, elle dit à Daniel, l’héros classique du récit, qu’il lui fasse confiance. Elle nous le demande à nous aussi.
Une fois établi le rôle des quêtes parallèles, on continue jusqu’à découvrir ce que Jeanne cherche, tissant l’intrigue pour la résoudre d’une façon dont le spectateur des séries noires est déjà familiarisé. Il n’y a que pénitence dans le retour de Jeanne, au moins pas celle que Daniel et Marc pourraient croire. Thomas (Hugo Trophardy), le fils dont elle a observé la punition sans pouvoir faire d’autre que garder sa fleur, et qu’elle avait laissé derrière lors de sa première fuite, s’avère le seul dont la parole la guérira et mettra en place la résolution. Il ne reste à Jeanne, la pécheresse, que de rapporter la lumière comme le fit Lucifer en faisant honneur à son nom et son rôle dans l’enfer. Si c’est ça le paradis, impossible de servir.

On peut reprocher quelques séquences qui ne servent qu’à faire souffrir davantage nos héros (on n’apprend du passé de Daniel que par un moment très cruel) ou démontrer qu’il n’y a pas de salvation pour Marc et ceux qui l’aident de son plein gré. Le nouveau rôle de Jeanne et Daniel envers Mateo et ses parents, voire le rôle de ces derniers tout juste, est très ambigu. Mais la dernière séquence, quand Thomas découvre la fleur qu’il avait essayé de donner à sa mère, représente le vrai pardon divin et l’espoir d’un meilleur futur pour cette famille recomposée. On a passé plus de deux heures quinze minutes parmi les ténèbres, mais Canet choisit l’optimisme et la lumière à la fin. On ne peut qu’y croire.




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