Au premier degré, on ne considérerait pas le nouveau film d’Aaron Sorkin comme un film dans la veine de la saison d’Halloween. Pourtant, c’est presque sûr que, après avoir lu cet article, vous irez sur Instagram, vous enverrez un texto ou vocal sur WhatsApp et vous recevrez un lien de vos aïeuls qui, la cinquantaine (ou plus), sont toujours sur Facebook. Bref, Meta n’aura pas fait honneur à son nom depuis l’univers virtuel proposé par Mark Zuckerberg, mais ils sont bel et bien partout. Tout en sachant ce qu’ils ont fait, et continuent à faire.

Dans ce prolongement, on est loin du Zuckerberg qui essayait de combler un vide d’acceptation à travers le succès économique. Sa version incarnée par Jeremy Strong prend son temps à apparaître sur scène, et dans un contexte qui aurait pu être satirique : entouré de Raya Akinola (Wunmi Mosaku), sa consultante de crise, son équipe de relations avec le public, de communications et même de Charlie (Bill Burr), un ancien investisseur qui joue maintenant d’avocat du diable (ou plutôt avocat général). Il essaie d’agir comme un humain. On n’aura pas de blagues sur les reptiliens, juste le constat d’un homme qui, seize ans plus tard, a fini d’accabler son humanité pour tout ce qui ne lui concerne pas. Jeremy Strong limite toute invitation à l’empathie à l’évocation des petits Zuckerbergs sachant ce que le monde sait déjà : son père est une ordure. Riche, mais pas aimé. Même la crise qu’on lui voit ressentir (l’Assaut du Capitole le 6 janvier 2021) lui montre paralysé, au visage impénétrable. On sent néanmoins sa voix tremblante, une première : “C’est un président en siège”. Oui, Donald Trump, comme toutes les figures politiques états-uniennes, reste en tant qu’innombrable. Mais il est plus qu’une référence qui comprennent ceux qui étaient déjà sur Internet en 2016. À chaque “il a posté de nouveau”, monté entre des nouveaux horreurs de l’émeute, on sent la tension d’une organisation qui voit non seulement l’étendue des dégâts menés par leur politique à faveur des “interactions sociales importantes” (voire : incitation à la haine, dans tous les degrés de la phrase), mais quelque chose de tangible qui pourrait mener à davantage de poursuites.

On est loin aussi de la Silicon Valley où on pouvait aller au travail en pyjama et jouer dans le toboggan. Frances Haugen (Mikey Madison), la vraie protagoniste du film, est arrivée en croyant à la révolution numérique pour le mieux. Lorsque Jeff Horwitz (Jeremy Allen White), le journaliste originaire d’un monde plus proche de Watergate que des algorithmes, lui dit que le problème est que les réseaux sociaux ont révolutionné le journalisme pour le pire, elle le sait déjà. Elle a vu comment, malgré le niveau de confidentialité exigé, personne veut entendre les vulnérabilités qu’elle a trouvées au sein de l’Intégrité Civique. Son retour au travail en présentiel malgré son risque face au COVID est plus proche de la fausse piste (on croit qu’elle sera virée après le premier article des futurs Facebook Files), mais la clef USB que lui rend sa voisine de bureau (Anna Lambe), avec l’évidence concernant Instagram et l’augmentation des troubles alimentaires parmi les jeunes adolescentes finit de la dégoûter. Avec son esprit caustique (on a appris les leçons des Hommes du président) et un déguisement sexy (l’explication bienveillante étant que c’est plus acceptable d’avoir des rencards dans un hôtel cinq étoiles que de parler avec un journaliste), elle télécharge tous les documents. Il ne reste que Horwitz les transforme (hors champ) en Facebook Files.

Pourtant, même si le rapport entre Haugen et Horwitz, ainsi qu’entre Horwitz et ses stagiaires, ou Horwitz et ses supérieurs, fait penser au côté de comédie noire du film de Pakula, on est loin du Nouvel Hollywood. Outre que la séquence de l’assaut trumpiste, avec ses gros plans de la souffrance des agents de sureté et les dégâts occasionnés par la meute, on ne voit rien de particulier dans la mise en scène. Sorkin a tout mis dans son scénario, et sans qu’on se retrouve dans du radio-théâtre filmé, on peut tout déduire d’après ce qu’on dit des personnages. Ce qui permet bien de les placer, mais peut mener à des séquences qu’on peine à croire. À un moment, Frances est étonnée de la joie d’un joueur de basketball, exprimée par un poing levé. Plus tard, elle le comprend, et on voit ça avec un geste… qui semble assez vide, vu qu’on vient de se rappeler que Meta, avec tous les soucis concernant la vérification des informations, a simplement décidé de ne plus le faire, et cela continue.

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Le film est ainsi loin du registre satirique. C’est un drame de la désillusion, peut-être la désillusion libérale américaine qui voit que l’intégration des différentes ethnies dans la police n’a pas éliminé le racisme ni sauvé ces corps de subir des violences. On ne dit pas, pourtant, la vraie trahison : ceux qui ont chargé contre le Capitole américain sont ceux qui s’opposaient quelques mois plus tôt aux manifestations Black Lives Matter. Il essaie de croire, à travers ce poing levé de Frances après son témoignage, qu’il y a toujours de l’espoir. Pourtant, on a vu les chiffres des derniers cartons, on a pensé à nos aïeuls qui nous envoient des graphiques faits par l’IA contre certains candidats, on s’est rappelé que la vérification des informations, cet outil né à conséquence du premier Trump, était déjà désarticulé au début de son retour, et on ne ressort pas avec ce que le film voulait nous donner malgré tout. Ainsi, en retournant vers notre téléphone, on comprend qu’on est toujours parmi cette machine. Une saison des frissons qui ne s’arrête pas.