
Dans la préface de la traduction française de Fahrenheit 451, Jack Chambon définit la dystopie via cette formulation : « Ou plutôt, selon une démarche chère au genre, il projette dans le futur, en la radicalisant, en la grossissant de façon à lui donner valeur de cri d’alarme« . Cette phrase décrit plutôt bien le mouvement, cependant j’aimerais essayer de la transposer dans le genre de l’horreur afin d’essayer de trouver son essence. On pourrait alors dire que l’horreur au cinéma naît, quasiment instinctivement, dans l’exagération, voire la caricaturisation d’une peur de la classe populaire. On pourrait alors prendre l’exemple de quelques films traduisant les peurs de leur époque. The Thing (1982) raconte la paranoïa de l’invasion communiste au États-Unis. Le folk horror transpose le retour en arrière, l’isolation. Dans un cas plus récent, Obsession (2026) illustre les relations toxiques modernes. Bien que j’enfonce des portes ouvertes car toute œuvre est politique et conditionnée par son contexte, il est important de mettre en valeur le caractère populaire du genre. Cela va être essentiel pour parler du genre mal-aimé qu’est le slasher.
Historiquement, ce sous-genre de l’horreur est né dans la seconde moitié des années 1970, même si d’autres films précédant cette époque seront rétrospectivement rattachés au genre. Massacre à la tronçonneuse (1974), Black Christmas (1974) Halloween (1979) de John Carpenter sont communément considérés comme les points de départ du mouvement en posant les grands axes qui deviendront les marques de fabrique du slasher. Leurs histoires mettent en scène un groupe de jeunes adolescents qui ont affaire à un tueur en série à l’apparence très marqué, souvent au centre du marketing, le tout se déroulant dans un espace clos. Prenant inspiration du genre italien du giallo qui mélange horreur, thriller et érotisme, les protagonistes seront amenés à parler de sex ainsi qu’à en avoir (ce qui donnera notamment naissance au célèbre trop « death by sex ») ainsi qu’à aborder les mouvances jeunesse de l’époque. De ce fait, le tueur devient symboliquement une menace punissant la nouvelle génération, comme une sorte de punition conservatrice. Le tout étant accompagné du concept de final girl, dernière survivante et très souvent seule rescapée du film qui dans le groupe est celle qui respect le plus les normes morales traditionnelles. De ce fait, ce sous-genre est particulièrement connoté socialement, représentant une jeunesse populaire assassinée et massacrée par les classes dominantes conservatrices.
En 1983, dans la vague de plagiats mal faits inspirés de Vendredi 13 (1980), se démarque le film Sleepaway Camp. Malgré sa forme banale, il se fera remarquer par son fond, qui encore aujourd’hui crée la polémique. Avant toute chose, cet article va spoiler l’entièreté du film, toute la réflexion des prochains paragraphes repose sur les derniers plans du métrage. Le récit suit Angela (Felissa Rose). Huit ans après le décès tragique de son frère et son père, elle part en colonie de vacances avec son cousin Ricky (Jonathan Tiersten), avec lequel elle a grandi. Elle se fera harceler moralement et physiquement par ses camarades et certains moniteurs tous au long de ses vacances. En parallèle, plusieurs campeurs et membres du personnel vont être assassinés par une personne mystérieuse créant bien évidemment la panique. Jusque-là, le récit est très convenu et semble être assez claire. Le tout va prendre une direction assez inattendue lorsque le film introduit la question LGBT dans le récit en révélant que le père décédé d’Angela était gay. Un retournement de situation, assez inutile en apparence, permet toutefois d’introduire le suivant : Angela est morte dès le début dans l’accident et nous suivons donc son frère, qui a été poussé par la mère de Ricky, sa tante, à prendre la place de sa sœur. Cette révélation intervient dans les tout derniers plans. Filmée de manière plutôt cauchemardesque, Angela est debout, bouche grande ouverte, laissant passer des sons stridents, son corps nu est couvert de sang. Son entrejambe est clairement visible. Le film se clôt par un freeze frame sur son visage.
Si aujourd’hui on parle de ce film, c’est principalement à cause de cette dernière scène. C’est ce qui a permis de le faire passer de simple copie de Vendredi 13 à classique du slasher. Rétrospectivement, cette scène choc reprend les mêmes codes que l’arrivée de Jason à la fin du premier film. La principale différence, dans Sleepaway Camp, c’est la représentation d’une personne trans filmée de manière très péjorative, comme une créature de Frankenstein. Avec cette scène et celle des deux pères qui couchent ensemble (évoquée très rapidement pour parler du rapport d’Angela au relation/sexualité), le film pointe du doigt les personnes LGBT. Faire d’Angela l’équivalent d’un tueur de slasher constitue une représentation discriminatoire. En rétrospective, cela place cette minorité en tant que bourreau des « braves gens ». Aujourd’hui, le film est hué et pointé du doigt pour son propos anti LGBT, pourtant il existe des défenseurs de ce film.
Les meurtres ne sont jamais sans cause dans cette œuvre (sauf les trois enfants qui sont évoqués durant quelques secondes vers la fin). Le premier, un cuisinier nommé Larry, a tenté d’agresser sexuellement Angela avant d’être interrompu juste avant de passer à l’acte. Il en va de même pour Meg (Katherine Kamhi) et Lynda, qui s’en sont toutes deux prises à elle, mentalement et physiquement. Chaque meurtre repose sur une vengeance suite à un abus. Si l’on suit cette logique, j’associerai davantage ce film à Carrie au bal du diable (1976) qu’à Vendredi 13. L’histoire d’une jeune fille victime de son éducation, qui doit faire face aux humiliations de ses camarades. De plus, la mise en scène est en accord avec cela, chaque fois qu’une situation impliquant Angela crée un malaise, celle-ci est mal cadrée. En réfléchissant de cette manière, on s’écarte progressivement des codes du slasher pur avec une menace bien plus nuancée et des victimes qui ne le sont pas tant que ça.

Après avoir donné du sens aux actions d’Angela, la question de la représentation des communautés trans et gay reste inchangée. Pour essayer de mieux comprendre les images et leur sens, j’ai revu une deuxième fois le film et quelque chose m’a sauté aux yeux. L’hétérosexualité est constamment pointée du doigt, chaque problème lui est dû. Si Angela se fait harceler, c’est parce qu’elle ne cherche pas à draguer, sans compter l’appellation « prude », qui peut faire référence au phénomène de final girl. Lorsque Mel s’en prend à Ricky, c’est à cause d’une fille. De même pour Paul, s’il finit assassiner, c’est à cause de ses trop nombreuses avances et agressions qu’il a commises sur Angela (baiser volé, entre autres). Et au-delà des victimes, la plupart des personnages sont obsédés par leur sexualité, l’une des premières réflexions d’un campeur est liée à la poitrine d’une de ses camarades. Ce cas-ci s’étend aussi aux adultes. Les deux cuisiniers qui parlent d’agresser les campeuses lors de leur arrivée ou encore Meg qui harcèle physiquement Angela en la jetant dans le lac, ces situations se répètent tout au long du film. Tous les personnages sont montrés comme particulièrement vicieux, voire mauvais à l’exception Angela et son père. Parmi tous les adultes un tant soit peu développés, il est le seul à avoir été représenté comme bon. En parallèle, sa sœur, la mère de Ricky, est présentée comme erratique et particulièrement manipulatrice. Est-ce que le film ne mettrait pas en scène une minorité qui cherche à évoluer dans un monde rongé par le désir ? On pourrait étirer la question et se demander si cette œuvre décrirais la vengeance des minorités.
Pour essayer de répondre à ces questions, les quatre suites semblaient être une bonne piste. Malheureusement, celle-ci ne développent aucunement les axes évoqués jusque-là. Elles se centrent bien plus sur la dimension slasher que sur celle de la transidentité et oublient tous les autres points intéressants du premier opus. Ce changement s’explique par le changement de réalisateur et, par extension, de philosophie. Rétrospectivement, Robert Hiltzik offre un bien meilleur travail sur le premier que ses successeurs. On ne trouve pas non plus d’indice dans sa vie. N’ayant réalisé que quelques œuvres et ne s’étant quasiment jamais exprimé devant la caméra. Il est compliqué de développer le sens originel de Sleepaway Camp. Malgré les polémiques qui ont pris forme avec le temps, il ne s’est jamais expliqué sur ses choix, faisant de cette œuvre, un film compliqué à analyser et dont le sens originel reste difficile à déterminer.
L’objectif de cet article était d’essayer de trouver le sens du film et, surtout, de trouver une réponse à la dernière scène qui a divisé les opinions au cours des quarante dernières années. Sans incriminer totalement l’œuvre, celui-ci propose une fin qui, quel que soit son contexte, est particulièrement terrible. Pourtant, tout le reste semble être là pour dénoncer la violence dans les relations hétérosexuelles. Il reste plusieurs questions en suspens qui mériteraient un véritable développement car, derrière sa forme, ce film entretient une ambiguïté profonde.




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