
UN RETOUR ATTENDU
Ryusuke Hamaguchi fait partie de cette poignée de cinéastes, éclairant si singulièrement notre époque que ses films apparaissent comme essentiels, pour mieux saisir notre réalité. À seulement 47 ans, il est devenu une figure majeure du cinéma contemporain. Devenu un habitué de la compétition cannoise, il était venu une première fois avec son initiatique Asako I & II (2018), puis avec le majestueux Drive My Car (2021), lauréat du prix du scénario.
Pour sa troisième venue à Cannes, il nous présente cette fois son long-métrage Soudain. Projet de longue date, inspiré d’une correspondance entre une anthropologue et une philosophe atteinte d’un cancer du sein. Pendant les recherches visant à savoir comment adapter ce dialogue épistolaire, un producteur français approche le réalisateur afin de lui proposer de tourner en France. Hamaguchi prend donc la décision d’implanter son histoire dans l’Hexagone, et une coproduction franco-japonaise se met en place. Les deux rôles principaux sont confiés à notre Virginie Efira nationale et à la japonaise Tao Okamoto.
Soudain a bouleversé le festival, grâce notamment à ses deux merveilleuses comédiennes, lauréates ex æquo du prix d’interprétation féminine. Mais aussi parce que, plus globalement, l’entreprise créative à laquelle est parvenu Hamaguchi dépasse le stade de la simple fabrication cinématographique. À l’image de Virginie Efira, partie au Japon afin d’assurer la promotion du film en japonais. Une langue qu’elle a dû apprendre et maîtriser pour son rôle. Je rêvais — et je n’étais pas le seul — d’une Palme d’or ; malheureusement, le jury mené par Park Chan-wook en a décidé autrement. En espérant que la prochaine fois, sera la bonne pour Hamaguchi tant le cinéaste mérite ce couronnement.

UNE PHILOSOPHIE CINÉMATOGRAPHIQUE
Le film nous raconte la vie de Marie-Lou, directrice d’un EHPAD à Paris, désireuse de mettre en place une nouvelle méthode d’approche des soins appelée « Humanitude ». Elle rencontre des difficultés au sein de son établissement dans la mise en place de cette nouvelle philosophie d’avant-garde. Un soir, son existence bascule lorsqu’elle fait la rencontre de Mari Morisaki, dramaturge japonaise atteinte d’un cancer en phase terminale.
Le long-métrage atteint cette prouesse rare, d’être intensément intellectuel tout en étant habité par un souffle émotionnel profond. Proche du miracle, Soudain nous donne à penser la dégénérescence, l’altérité et le vivant. C’est un geste de cinéma précieux, à contre-courant du pessimisme ambiant pesant sur nos sociétés contemporaines. On ressort de la salle avec la sensation d’avoir vécu une odyssée, malgré le fait que le récit se déroule sur une temporalité relativement courte. La mise en scène est animée par la nécessité de mieux voir, comprendre et ressentir notre environnement. Le réalisateur nous réapprend à regarder chaque recoin de notre quotidien avec un haut degré de poésie, combinant l’imprévisibilité organique de l’instant et le langage en mouvement comme outils pour penser le monde.
Le duo de personnages féminins est l’épicentre émotionnel et réflexif de l’œuvre. Marie-Lou, par un concours de circonstances inattendu, se retrouve à assister à une pièce de théâtre japonaise à Paris, portant un regard lucide et utopiste sur l’institution psychiatrique. Durant les questions-réponses qui suivent la pièce, Marie-Lou et la dramaturge japonaise Mari se lient, par le langage et l’expressivité des corps. Les deux femmes alternent entre le japonais et le français pendant toute une nuit, entre les rues du 13ème, l’esplanade de la BNF, les bords de Seine et l’EHPAD. Une relation intime et intellectuelle se crée dans un mouvement quasi perpétuel, Paris devient non pas un décor, mais un lieu où l’émerveillement et la quotidienneté cohabitent. Le duo vit alors une épiphanie existentielle, le spectateur également. En somme, le film donne à voir des fragments de vie hors du temps dont Hamaguchi a le secret, à l’intérieur desquels l’évidence du présent fait oublier la sophistication harmonieuse de sa mise en scène.
UNE MISE EN SCÈNE DE L’ORGANIQUE
Hamaguchi c’est aussi une méthode singulière de travail. Il tente d’abolir la fabrication apparente pour toucher à l’essence organique des choses. Comment procède t-il ? D’abord en effectuant une lecture à froid durant les répétitions, afin que le comédien assimile le texte sans y mettre des intentions, il réserve le jeu au plateau. En dépit d’une préparation millimétrée, il procède à plusieurs prises d’une même séquence durant le tournage. Dans un premier temps, il tourne sa scène en plan séquence, mais en prend seulement quelques fragments. Plus tard, il filme la même scène en modifiant la valeur du plan, la focale ou en transformant le mouvement en fixité. L’important est que le comédien trouve sa voix par le principe de variation et d’espace. Mais aussi, que la caméra soit placée à l’endroit le plus opportun afin de capter au mieux le réel et laisser de la place à l’inattendue.
Malgré des dialogues exigeants, une durée de 3h15 et une étude approfondie de l’impact du capitalisme sur nos sociétés contemporaines, Soudain procure une étrange sensation de suspension temporelle. Rien n’y paraît performatif ; tout semble émerger avec une évidence troublante. Comme si l’expérience humaine elle-même venait habiter chaque plan du film.

LE SENSIBLE ET LE SENSORIEL
Au-delà de son rapport au langage, Soudain bouleverse par sa faculté à penser l’humain par le corps et son intégration sensible à l’environnement. À travers notamment deux séquences touchées par la grâce. La première met en scène, dans le jardin de l’EHPAD, un atelier de massage des pieds. Une idée de la dramaturge japonaise Mari, afin que certains résidents puissent redécouvrir la sensation du toucher et d’être touchés. Certains résidents sont atteints de la maladie d’Alzheimer depuis des années, et redécouvrent un plaisir corporel ainsi qu’une autonomie du désir. Hamaguchi nous fait ressentir cet état d’extase et ce relâchement par un découpage fragmenté et resserré, montrant un amoncellement de corps au sol. Le son quant à lui nous fait ressentir avec emphase les souffles et les jouissances mêlés. La mise en scène apporte une tonalité sensuelle et sensorielle, dans le but de reconsidérer « le malade » comme un humain à part entière.
Le deuxième moment traversé par la poésie sensible du réalisateur se passe lors d’un lever de soleil dans les collines brumeuses de Kyoto. Le temps cette fois n’est pas suspendu mais compté. Nos deux héroïnes attendent simplement que leurs nouilles cuisent en admirant la vue inouïe de la campagne japonaise au petit matin. Ici, pas d’artifice : la lumière est naturelle et le plan fixe dure toute la séquence. Le cinéma est ramené à son plus simple appareil, par l’épure japonaise poussée à son paroxysme. Nos sens sont emportés par un moment de vie inestimable entre deux femmes, où délicatesse, amour et tragique se marient dans la simplicité primaire de la nature.
Soudain de Ryusuke Hamaguchi sortira le 12 août 2026 au cinéma, avec Virginie Efira et Tao Okamoto dans les rôles principaux.




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