Le long-métrage devenu culte du cinéaste britannique Adrian Lyne, L’Échelle de Jacob, ressorti en salles de cinéma en version restaurée 4K l’année dernière, s’aventure dans les songes cauchemardesques de Jacob Singer (Tim Robbins), un vétéran de la guerre du Vietnam. Pour un résultat bouleversant, entre horreur primaire, drame intimiste et thriller paranoïaque.

C’est un film qui avait été boudé à sa sortie, en 1990, avant d’être finalement élevé au rang de film culte. Mis en scène par un réalisateur plutôt adepte de thrillers érotiques comme 9 Semaines ½ (1986) ou Liaison Fatale (1987), le réalisateur britannique plonge avec L’Échelle de Jacob dans un tout autre registre (ou plutôt dans plusieurs registres à la fois), fasciné par le scénario de Bruce Joel Rubin. Il y dépeint un New York complètement poisseux, filmé comme un labyrinthe paranoïaque et comme un organisme malade, où Jacob Singer se perd totalement, pris dans les mailles de son subconscient et d’une réalité contaminée. 

Ancien vétéran de la guerre du Vietnam, Singer est tourmenté par l’horreur de la guerre et des visions cauchemardesques, des apparitions macabres, des figures convulsives et indistinctes, et commence à s’enfoncer lentement dans la paranoïa la plus totale : est-ce que les créatures démoniaques qui le traquent sont le fruit de son esprit traumatisé, d’un complot politique dans lequel il serait malheureusement impliqué, ou bien l’idée d’un réel qui ne l’est plus tant ? En mettant en scène cette paranoïa, L’Échelle de Jacob s’amuse à brouiller les pistes et à développer une sorte de mysticisme autour de son récit.

Une plongée hallucinée dans la psyché humaine

Une ambiance véritablement crépusculaire s’en dégage, déliquescente et angoissante, qui va se refléter dans certaines scènes assez dérangeantes (comme celle, assez mémorable, de danse/transe sur fond de James Brown). Rien n’est stable, rien n’est rassurant, tout semble questionnable dans l’esprit bouillonnant de Jacob Singer, interprété par un Tim Robbins d’une vulnérabilité désarmante. Grâce un à schéma non linéaire, L’Échelle de Jacob s’aventure dans le passé personnel de Jacob, son passage au Vietnam et dans le temps présent. À force, on ne sait plus si ce que vit le protagoniste est réel ou pas : le quotidien lui-même devient un piège qui se referme sur Jacob, qui cherche des réponses à ses questions. Le récit prend une forme labyrinthique, hallucinations et passé hanté ne cessant de se chevaucher pour égarer à la fois Jacob et le spectateur. 

Copyright Carolco Pictures Film L’Échelle de Jacob

Mais derrière son apparence de thriller psychologique et d’horreur métaphysique, L’Échelle de Jacob développe surtout une critique féroce de la guerre et de ses pires dérives. À la faveur d’une séquence d’introduction aussi mémorable que perturbante, la guerre (dans le cas présent celle du Vietnam) n’est pas présentée comme une forme d’héroïsme, mais apparaît comme une machine à broyer les corps et les esprits. En passant de l’euphorie des soldats à l’horreur primaire pure en quelques secondes, le film d’Adrian Lyne montre les destins brisés et la caméra s’immisce au plus près de ces massacres, en virevoltant et en tremblotant.

Le sang coule à flot, les membres explosent, les cris résonnent avec fracas. C’est finalement dans ces morceaux-là que L’Échelle de Jacob est le plus efficace : en dépeignant les effets de la guerre et des survivants hantés par des blessures visibles et invisibles. Par extension, le film se permet une critique au vitriol sur le gouvernement qui transforme des êtres humains en pantins désarticulés et sacrifiables, des rats de laboratoire dans le but de servir ses propres intérêts. Les visions infernales de Jacob et les distorsions de la réalité servent non seulement à effrayer mais aussi à montrer les retombées psychologiques d’un conflit brutal. 

Près de quarante ans après sa sortie, L’Échelle de Jacob est devenu un film culte, un accident miraculeux dans la filmographie d’Adrian Lyne, élevé au rang de classique, et dépeint une véritable descente hallucinée dans les limbes cauchemardesques d’un esprit torturé par la violence de la guerre. Un long-métrage dont on ne sort pas indemne.