Un film évènement ?

Cela faisait onze années qu’on attendait le retour d’Alejandro González Iñárritu au cinéma. Réalisateur de la perte et des destins croisés, il fut révélé en 2000 avec son chef-d’œuvre et premier film, Amours chiennes. Puis il partit à Hollywood, afin de réaliser 21 Grammes (2003) et Babel (2006), qui formeront avec sa première œuvre la trilogie de mort. Ensuite, Birdman (2014) et The Revenant (2015) représenteront le virage étasunien, en offrant des relectures à la fois modernes et spectaculaires du western et de la société du spectacle. Voilà des mois que Warner nous annonce en grande pompe DIGGER, la collaboration du réalisateur multi-oscarisé et de Tom Cruise. En effet, la star est enfin sortie de la franchise interminable des Mission: Impossible, et revient pour un rôle de composition dans un film d’auteur. En réalité, cela faisait 20 ans (La Guerre des mondes et Collateral), que Tom Cruise n’avait pas eu quelque chose de consistant à interpréter.

Dans sa communication, Digger s’affiche comme un film « événement », une satire sur le techno-fascisme et l’ère Trump. Qu’en est-il dans les faits ? Dès son premier acte, nous avons la démonstration hyperbolique du registre outrancier et caricatural du film. On découvre Digger Rockwell, magnat du pétrole, sexagénaire bedonnant, vivant dans son manoir rococo grisâtre et opulent. Cruise s’en donne à cœur joie pour cabotiner à l’excès, et créer un personnage vulgaire et détestable. Il y a un débordement vomitif dans la mise en scène : grands angles permanents en contre plongée et décadrages dans des décors uniformes, gris et morbides. Chaque élément symbolise l’évidence de la vanité du personnage : trophées de chasse, image multiple dans le miroir, table de travail avec un globe et chat agonisant. Les dialogues, quant à eux, épuisent par leur épaisseur et leur manque d’imagination, ils feraient passer un mauvais épisode des Simpsons pour un essai de Jean-Jacques Rousseau. Ensuite arrive la catastrophe sur la plateforme pétrolière, un iceberg fonce à toute vitesse sur le nord de l’Europe. La cellule présidentielle se réunit autour de Digger afin de savoir comment gérer cette crise majeure. Iñárritu est modeste, il décide donc de nous refaire Docteur Folamour (1964), il oublie une chose fondamentale : l’époque n’est plus la même. Car contrairement au film de Kubrick, la satire de Digger ne révèle et n’éclaire rien de la politique étasunienne. Au contraire, Iñárritu paraphrase vainement ce qu’est la politique trumpiste et assène seulement des évidences. Au final, ce premier acte ne crée aucun humour, aucun déroutement, aucune réflexion sur l’état de la plus vieille démocratie du monde. On assiste simplement à un spectacle artificiel reproduisant la simple vitrine obscène du mouvement MAGA.

Un retournement scénaristique salvateur ?

-Spoils majeurs de l’intrigue-

Mais alors pourquoi nous divertir aussi vainement ? Par un tour de passe-passe, on nous révèle que toute cette mascarade est en réalité une pièce de théâtre. Digger est un personnage fictif joué par Curtis, un comédien alter ego de Tom Cruise. Iñárritu nous refait Birdman en voulant poser une réflexion sur la fabrication de la création artistique. Mais ce qui était fécond dans Birdman, c’est que les allers-retours entre la scène et les coulisses étaient continus, puisqu’ils étaient structurés par le procédé du plan-séquence. Dans Digger, cette mise en abyme est un prétexte, un simulacre de réflexion pour camoufler la vacuité générale du discours. L’envers du décor est en réalité pratiquement absent jusqu’au dernier acte. On développe une sous-intrigue superflue sur la disparition de la fille de Curtis plutôt que de faire dialoguer pleinement la pièce avec la réalité. Un véritable constat d’échec, qui prouve que ce qui intéresse véritablement Iñárritu, c’est de produire une belle esthétique sur une pièce de théâtre nauséabonde.

Le malaise continue, il nous ressert jusqu’à l’épuisement la décrépitude d’un monde asservi à la prédation où Tom Cruise, en prophète trumpien, vient quémander son Oscar avec une avidité affligeante. De jolis trompe-l’œil sont là pour nous rappeler que nous assistons à un spectacle, un artifice supplémentaire qui ne crée aucun humour, mais vient bêtement nous signaler ce que nous savons : la satire déforme la réalité. Au final, si la focalisation reste sur cette satire médiocre, c’est qu’au fond son réalisateur y trouve une forme de jubilation cynique. La dimension « réflexive » de l’œuvre revient dans les quinze dernières minutes : on sort enfin de la pièce indigente, Iñárritu vient nous révéler ses questionnements sur le spectacle. La première chose qu’il nous délivre, c’est que les riches au sein du divertissement restent maîtres de leur narratif, une information si banale qu’elle résume l’inanité du discours politique général. La fin du film est une chute : on apprend que le déclin écologique a bien eu lieu, que nous sommes dans une société post-apocalyptique/fasciste et que les spectateurs viennent voir cette pièce pour se libérer d’un malheur profond. Le public jubile devant la mort de Digger Roswell, cela lui permet sottement de désigner un coupable et de trouver une catharsis par la vengeance.

Au final, Iñárritu est ce juge qui explique au spectateur comment comprendre son asservissement vain au divertissement. Une position de mépris typiquement bourgeoise, nous révélant le cynisme ambiant d’un geste artistique qui s’autocongratule plutôt que d’observer réellement la déliquescence d’un État à l’agonie.