Découvert au Festival International du Film de Toronto (TIFF) 2026 parmi le petit nombre de films en français qui y étaient programmés, Un bon petit soldat, le onzième long-métrage de Stéphane Brizé ne déroge pas à la règle ou à l’ambiance de ses œuvres précédentes, demeurant dans l’univers social et réaliste de la classe moyenne qui ont faits ses succès précédents, et avec des collaborateurs réguliers tels que Vincent Lindon (La loi du marché, 2015 , Un autre monde, 2021) ou Alba Rohrwacher (Hors saison, 2023). Cette fois, l’auteur/réalisateur s’attaque au capitalisme et à l’hypocrisie des grandes entreprises prêtes à tout pour communiquer une image de microcosme parfait aussi bien en intérieur qu’en extérieur, mais où la réalité contraste souvent avec les fantasmes du département marketing.

Le film commence avec « It’s a wonderful world » de Louis Armstrong, et nous présente Carla (Alba Rohrwacher), responsable des ressources humaines italienne vivant en France, qui vient d’obtenir un nouveau poste de directrice des RH chez Ameli, une grande entreprise d’assurances et de gestion patrimoniale. Dès le début, Carla travaille, travaille, et travaille encore. Si elle n’est pas au bureau, elle y court dans les transports en commun, mange sur le pouce en pensant au travail, ou est pendue à son téléphone portable avec… le travail. Sa vie professionnelle est clairement prioritaire, et même si on apprend assez rapidement qu’elle a une famille, il n’y a que peu de surprise au fait qu’elle soit divorcée et partage la garde de son fils de 10 ans, Louis (Adrien Bobinet) avec son ex-mari, l’affable et sympathique Olivier (David Talbot, Néro, 2025). Carla est pleine de bonnes intentions, et sa mission, outre de gérer le personnel, est de superviser une campagne de communication visant à attirer de jeunes talents professionnels dans l’entreprise, en vantant le modernisme de celle-ci et ses valeurs d’intégration et de diversité, notamment au niveau de l’embauche de personnel handicapé. À la présentation du spot vidéo, le conseil de direction unanime adore et déverse une litanie de compliments dithyrambiques. Seule Carla, après avoir hésité, et quand même dans le doute, ose dire qu’elle a trouvé le film un peu trop politiquement correct. Le président directeur général (Vincent Lindon) exulte dans une tirade qui s’oppose complètement aux avis du conseil : il l’a aussi détesté, le trouve glauque, démoralisant et même déprimant, arguant qu’il ne donnera jamais envie à la cible visée, les jeunes talents dynamiques nécessaires pour le futur d’Ameli, de postuler, pour travailler ensuite avec des aveugles, des gens en chaise roulante ou encore des déficients mentaux. Le ton est donné. Ameli veut une belle façade dorée décorée de motifs wokes à la mode, mais n’oublions surtout pas les objectifs de la compagnie : faire du profit et satisfaire les actionnaires, productivité avant tout. La réaction de Carla, qui s’autopuni de son honnêteté en se vouant à travailler plus dur encore, dévoile le conflit intérieur qui éclos en elle, mais que son regard peine à masquer. La vie chez Ameli se poursuit, de disputes entre employés en passant par du harcèlement moral, des réunions remplies d’hypocrisie dégoulinante et de mensonges si gros qu’ils passent comme une lettre à la poste, rongeant doucement les résolutions de Carla et sa santé mentale. Elle s’isole dans le travail, s’aliène sa famille qu’elle voit de moins en moins, et peu à peu se rend compte de ses erreurs. Mais que fera t’elle pour les corriger?

Aux vu des réactions dans la salle, il est rapidement évident que beaucoup de spectateurs ont vécu des situations similaires en entreprise. Le naturel des prises de vue et la claustrophobie créée par les décors du film, qui se passe quasi uniquement dans des bureaux, salles de réunion, couloirs, ascenseurs, augmentent la sensation progressive d’emprisonnement. Pas de belle lumière ici, tout est éclairé au néon, aux LEDs ou à la lumière du jour. Les costumes sont traités comme des uniformes signalant le rang et la classe sociale des intervenants. Les couleurs sont fades, froides, sauf dans les rares moment ou Carla interagit avec l’extérieur, souvent à travers un écran, ouvrant comme une petite fenêtre vers un monde extérieur meilleur. Les maquillages accentuent le coté fatigue, et même les personnages qui devraient paraitre aimables ou amicaux, comme le coach de bien-être (excellent Sharif Andoura) exsudent le pharisaïsme. Un atout majeur du film, contribuant énormément à l’ambiance de nervosité, de paranoïa, de guerre permanente qui règne dans les bureaux d’Ameli, est la magnifique bande originale signée Bertrand Blessing (Goliath, 2022) majoritairement jouée à la batterie en solo à la manière d’un thriller survolté des années 60.

Copyright Christine Tamalet – 2026 GAUMONT – FRANCE 3 CINEMA Stars Alba Rohrwacher Film Un bon petit soldat

Brizé livre ici une critique dure mais pas très subtile du monde corporatif. Le film, joué majoritairement par des non-acteurs, se vit plus comme un documentaire semblant parfois délibérément exagéré et provoque plus d’une fois des rires dans le public, les situations présentées semblant tellement loufoque que certains oublièrent peut-être un instant que la réalité rattrape souvent la fiction. Ou alors la fiction les ramenait à des souvenirs, et leurs rires dissimulaient pudiquement une explosion nerveuse et sarcastique ? Ceci dit, les nombreuses réactions dans l’audience et les applaudissements à la fin de la projection ont bien témoignés d’un accueil chaleureux du public, pour un film qui, espérons-le et malgré ses quelques défauts, marquera les esprits à sa sortie en salle le 25 novembre prochain.

La bande annonce est ici : https://www.youtube.com/watch?v=WiP0U5pXyQo