
Les abus et violences sexuelles sont un des sujets sur lesquels on se demande comment les montrer tout en évitant le sensationnalisme ? Cette question a guidé trois films qui sont sortis dans les treize derniers mois en salles françaises : Sorry, Baby (Eva Victor, 2025), Mémoire de fille (Judith Godrèche, 2026) et Chicas tristes (Fernanda Tovar, 2026). Ce dernier semble être le pont entre les deux autres films : comme Godrèche (qui reprend le récit d’Annie Ernaux), Tovar explore les effets de cet acte parmi la jeunesse, surtout quand personne semble capable de le dire avec ses propres mots ; comme Victor, Tovar explore en même temps l’amitié féminine parmi l’événement en question.
Le pari de Tovar commence dès le point de vue en allant contre la théorie des anneaux de réconfort, l’histoire se focalise plutôt sur La Maestra (Rocío Guzmán) que sur Paula (Darana
Álvarez). La vie des deux filles avance d’une façon très naturelle, ancrée par des jeux, des conversations et le rêve partagé d’aller au Brésil pour les Jeux panaméricains. Pourtant, tout bascule, et on ne l’apprend que goutte à goutte. Après la soirée où La Maestra, pour aider son amie, dit à Daniel (Lucio Lemus) que celle-ci a le béguin pour lui, tout semble se passer comme d’habitude. Paula a couché avec son crush, n’est-ce pas un triomphe ? Pourtant, elle n’est pas heureuse. L’entraînement suivant, Paula n’est pas à l’aise avec Daniel. Puis, les questions : est-ce que cela devrait faire du mal ? La réalité commence à s’effondrer, et pourtant la caméra fuit tout geste spectaculaire. La vie continue, même si elle n’a plus de sens. Paula ne va plus aux entraînements. La Maestra essaie de trouver des réponses, au tarot et dans l’intelligence artificielle. Rien ne va, et la vie continue.
La beauté du film est précisément dans cette justesse de la continuité de la vie sans nier la gravité des faits. Les filles continuent à nager, à danser, à essayer les champignons du frère aîné pour s’en sortir, à tirer autant de cartes de tarot jusqu’à ce qu’il dise ce qu’on veut, à essayer des scripts d’IA pour apprendre leurs limites aux pires moments. Le film parle du traumatisme, mais les cadrages et les plans subaquatiques confirment que ces filles ne sont pas que son traumatisme. Le monde peut avancer sans considérer le temps des victimes, les procédures des plaintes pour viol le démontrent. La Maestra même perd la notion du temps dont Paula a besoin, ne voulant que tout retourne en rond, qu’elles puissent aller au Brésil. Ce n’est pas qu’elle ne soit qu’une égoïste, c’est qu’elle ne peut pas voir un monde, envisager un futur, sans son amie. Le futur devient une fantaisie passée, et c’est une question de s’adapter ou de tout perdre.
Mais dans ce monde indifférent, il y a aussi des éclipses pour faire des vœux, ou se rappeler qu’on est bien vivante, qu’il ne faut qu’une amie pour que la vie soit gérable. Une amie dont on ne veut que la compagnie et le soutien, pas la solution à tous les problèmes. “Ne me laisse pas gagner”, dit Paula à La Maestra avant la course qui définit qui ira aux Jeux (question de budget, dommage de ne pas être l’équipe de football), et celle-ci (dont le surnom peut se traduire par La Professeure, voire une figure qui guide) doit précisément apprendre à être un soutien, aller au-delà de sa culpabilité pour être l’amie dont son amie a besoin. Finalement, l’équipe de natation confirme son statut de représentation. Le meilleur et le pire, l’inconscience et la mémoire, tous sous le même maillot et le même drapeau. Le monde où une fille peut être abusée par son coéquipier sélectionné peut aussi la mettre en lice pour des médailles.

Chicas tristes est un récit initiatique et du traumatisme qui refuse le spectaculaire et la supération telle que proposée par l’auto-aide. Le pari est réussi par l’humanité de ses personnages, le respect envers elles et un optimisme qui ne nie pas la réalité autour. L’amitié ne sauvera pas le monde, mais elle peut être un refuge dont on trouve l’énergie pour lui faire face. Un peu comme l’art, finalement.




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