
–Une sélection de Delphine Ollier–
La diffusion d’un programme court, c’est un peu particulier. En plus, la sélection est internationale, la Papouasie et les Fidji concourent sur la même ligne que la Nouvelle-Zélande, l’Australie et la Nouvelle-Calédonie. Loin des standards français du CNC, la sélection du Pacifique propose 11 court métrages, 11 univers différents allant de l’animation à la comédie gore. Ces 11 mondes reflètent à chaque fois un regard d’auteur sur son pays, donnant à voir de nouvelles visions du monde. Lorsque j’assiste à une projection de ce genre, je ne prends pas le programme. J’enchaîne en partant dans l’inconnu émotionnel de chacune des œuvres. Un court-métrage a souvent le mérite d’être un film court. C’est un film pouvant aller d’1 à 29 minutes. Les réalisateurs y projettent leur âme comme jamais, créant des œuvres aux potentiels affectifs aussi riches que l’arc-en-ciel.
Dans cette sélection, beaucoup d’histoires tournent autour du deuil, et font une mise en avant des langues traditionnelles et de la culture des peuples premiers du plus grand océan du monde. Historiques, inspirés d’un personnage ayant existé ou ancré dans son actualité, cette année la sélection fait hommage à ce genre de récit. L’animation nous fait découvrir un conte hawaiien, Kapo Ma’I Lele plein de sexualité, mettant en avant des femmes fortes, tellement fortes qu’elles peuvent créer des montagnes. Dans un univers de peinture en mouvement, l’animation joue sur le morphing pour notre plus grand plaisir. Au Fidji, nous partons sur une reconstruction historique, Daunitukutuku, l’histoire d’une jeune femme ayant un message à délivrer pour mener une guerre contre le colonialisme. Des hommes de la tribu complotent pour que le message n’arrive jamais. Véritable film de survie, il offre un combat en armes traditionnelles rappelant Apocalypto (2006) de Mel Gibson et donne un final appelant à crier à la révolution.
Pour l’Australie, le court métrage proposé est léché, maîtrisé. Marcia and the Shark est un bel hommage aux films de monstres des années 30, aux effets spéciaux à l’ancienne. Une histoire de requin-garou, déjantée, pleine d’énergie et d’humour noir. The Wake nous parle d’un retour aux sources réveillant des traumatismes. Alors en deuil, une mère essaie de persuader son enfant d’aller voir le monstre échoué sur la plage. Entre onirisme et fantastique, le film se fait voir comme un rêve. L’Australie et ses requins, il vaut mieux en rire qu’en pleurer.
Du côté de la Nouvelle-Zélande, Küi nous raconte le chemin pour rentrer de l’école d’un groupe de trois frères et une sœur. Il aborde avec une grande sensibilité le soutien au deuil de ceux ayant encore trop de chagrin. Il donne l’impression d’un début de long métrage.

Pākehā est le récit d’une femme épousant une culture par le langage et se faisant protéger d’un mari violent. Filmé en longue focale, il prend le temps de nous faire écouter la langue. Help, I’m Alien Pregnant nous rappelle que ce pays est aussi la Mecque de la comédie gore, et dispose d’un certain niveau. Filmé en huis clos dans une chambre d’hôpital, appliquant le code lumière de la comédie (pas une trace d’ombre). Il donne à voir sans aucune pudicité une femme persuadée d’être enceinte d’un alien. Le cinéma calédonien est représenté par trois courts métrages où l’on sent le traumatisme de Mai 2024. Il se distingue des autres pays par des approches favorisant le silence et les non-dits. Le regard d’Iris parle d’un amour naissant et disparaissant suite aux évènements de mai 2024, un peu comme Une journée particulière d’Etora Scola. Le temps d’une journée, un lycéen et une lycéenne se croisent le temps d’une chanson, s’apprécient et se disent adieu. Le réalisateur, Antoine Sautron, n’a pas encore 20 ans et fait preuve d’une maîtrise des émotions. L’Âme Sœur d’Erwan Bourdet aborde la question d’un amour impossible tant que le chemin du deuil n’est pas fini. Évitant les clichés, le réalisateur signe une œuvre unique portée par d’excellents acteurs. Enfin le dernier d’Alex Sigura, Paramnésia parle d’un accouchement perdu. On sent la fracture sociale, la reconstruction difficile, et le fait d’avancer malgré les chagrins et les pertes. L’univers tortueux nous plonge à l’intérieur de nous-mêmes et nous propose un voyage sensitif plutôt que narratif. Enfin, dans la compétition, Nana semble être un outsider. D’une durée de 52 minutes, ce court métrage de Papouasie Nouvelle-Guinée est à la limite du long métrage. Il a été réalisé à l’occasion des 50 ans de l’indépendance de l’île et offre au monde la vision des papous sur leur propre société.
Nous avons donc 11 univers différents, venant d’archipels disparates, proposant une vision du court métrage allant du très court au moyen, quasi long. Une sélection forte, où l’on rigole et où l’on pleure, où chaque film a son visuel fort, son regard d’auteur, son approche du monde personnelle et authentique.
Beaucoup de ces récits sont tirés d’histoires vraies, s’ancrent dans l’actualité. Il semble important de dire aujourd’hui que l’histoire a existé. Cela renforce peut-être le potentiel émotionnel du film… Ces histoires posent des portraits, des hommages à des personnes, font entendre les langues traditionnelles et les musiques de leur pays.
C’est au jury qu’appartient la lourde tâche de décider du palmarès, et cela risque d’être compliqué. Réponse du gagnant le 7 novembre 2026.

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