
Quelques jours avant Noël, Randall Peltzer (Hoyt Axton) essaie de vendre ses inventions farfelues dans le quartier de Chinatown, à New York. Alors qu’il tente de convaincre Monsieur Wing (Keye Luke) d’acheter son nouveau gadget, une étrange créature attire son attention : un Mogwai. Contre l’avis de son grand-père, le petit-fils de Monsieur Wing (John Louie) cède l’animal à l’inventeur.
Toutefois, il lui demande de suivre ces trois règles fondamentales : ne pas l’exposer à la lumière, le tenir éloigné de l’eau, et ne jamais lui donner à manger après minuit. De retour dans la petite bourgade de Kingston Falls, Randall offre l’adorable boule de poils nommée Gizmo à son fils Billy (Zach Galligan), ravi. Mais quand les règles sont brisées, le rêve tourne vite au cauchemar… Une comédie horrifique qui, contre toute attente, est devenue un classique de Noël.
Noël en été
En 1984, beaucoup de films qui ont bercé l’enfance des personnes nées à la fin du siècle dernier sont sortis sur grand écran : Terminator (James Cameron), L’Histoire sans fin (The NeverEnding Story, Wolfgang Petersen), Karaté Kid (John G. Avildsen)… et aussi Gremlins. Produit par Warner Bros., ce dernier devait être lancé en décembre, mais a finalement été programmé dès le mois de juin afin de concurrencer le S.O.S. Fantômes (Ghostbusters, Ivan Reitman) de Columbia Pictures. Ce film de Noël sera donc finalement projeté en plein été.
Malgré cette erreur de calendrier, Gremlins est un véritable succès critique et commercial : créé avec 11 millions de dollars, il en rapporte 212 au box-office mondial, et rafle cinq Saturn Awards. Il faut dire que ce film au budget somme toute modeste bénéficie du cachet de son producteur : Steven Spielberg. En effet, le réalisateur surfe encore sur le succès d’E.T., l’extra-terrestre, sorti deux ans plus tôt, dans lequel on retrouve également une créature attachante. Coïncidence ?
Cet accueil positif contribue à faire décoller la carrière de Joe Dante, dont c’est le sixième long-métrage. Avant de travailler sur Gremlins, le réalisateur avait déjà trempé dans l’horreur avec Hurlements (The Howling, 1981) mais aussi dans la comédie horrifique avec Piranhas (1978), un mockbuster inspiré des Dents de la mer (Jaws, 1975, Steven Spielberg – encore lui) et aujourd’hui considéré comme un film culte. Gremlins permettra aussi au grand public de découvrir le scénariste Chris Columbus, qui écrira ensuite l’histoire des Goonies (1985) avant de se lancer dans la réalisation de pépites comme Madame Doubtfire (1993).

Malgré son succès, Gremlins a été vivement critiqué pour la violence de certaines de ses séquences, qui flirtent avec le cinéma gore. Quand les mêmes reproches sont faites à Indiana Jones et le Temple maudit (Indiana Jones and the Temple of Doom, Steven Spielberg – eh oui, toujours lui), sorti quelques mois plus tard, la Motion Picture Association décide de créer le label PG-13, pour les films dont certaines scènes peuvent être considérées comme inappropriées pour les enfants de moins de 13 ans. Qui aurait cru que de mignonnes boules de poil puissent avoir un tel effet ?
Gremlins participera à la popularisation du genre de la comédie horrifique, et inspirera de nombreux films de créatures comme Ghoulies (Luca Bercovici, 1985) ou Troll (John Carl Buechler, 1986). Et puisque le public en redemandait, Joe Dante a redonné vie aux Mogwais dans Gremlins 2 : La Nouvelle Génération (Gremlins 2 : The New Batch, 1990). Un troisième volet, peut-être sans l’équipe d’origine, devrait même sortir en 2027. Quarante ans après sa sortie, Gremlins a encore une place de choix dans le cœur des fans.
Miam miam
– Spoilers –
Et pour cause : s’il a un peu vieilli, Gremlins reste un film très bien ficelé. Tout est pensé pour appuyer la transformation des gentils Mogwais en abominables Gremlins. Au fur et à mesure que le chaos s’installe à Kingston Falls, le montage s’accélère pour coller au rythme de ces terribles bestioles. La caméra, qui suivait paisiblement les personnages au début du récit, adopte ensuite le point de vue des créatures et semble observer les humains d’un air menaçant.
Le hors-champ joue un rôle crucial dans le film : utilisé au départ pour traduire l’émerveillement de Randall ou de Billy devant Gizmo, il permet de créer de la tension dans la seconde partie de l’histoire. On ne voit pas tout de suite les Gremlins. D’abord, on les entend. Puis, on aperçoit leurs ombres. En retardant l’apparition de ces affreux jojos, Joe Dante laisse aux spectateurs et aux spectatrices la place d’imaginer ce à quoi ils ressemblent. Un procédé classique du cinéma d’horreur, mais qui fonctionne particulièrement bien dans le contexte de métamorphose de Gremlins.
Les couleurs elles-mêmes ont été réfléchies pour servir le propos du film : le rouge, le vert et le blanc, qui évoquent d’abord la période de Noël, sont ensuite associés aux petits monstres et prennent une tout autre signification. Puisque les Mogwais et leurs doubles maléfiques craignent le soleil, le travail de la lumière et de son intensité – ou de son absence – ont également été soignés. Après avoir regardé Gremlins, vous ne verrez plus les guirlandes lumineuses de la même façon.
Ni les chansons de Noël, d’ailleurs. La bande-son est parsemée de classiques, souvent utilisés en contrepoint et avec humour. L’aspect sautillant du thème principal du film, The Gremlin Rag, composé par Jerry Goldsmith, contraste avec des scènes parfois violentes et souligne à merveille le côté malicieux des monstres verts. La musique accentue le bazar causé par les créatures, mais sait se faire discrète dans les séquences qui relèvent davantage du cinéma d’horreur : quand elle se coupe, la tension monte.
Si les effets spéciaux ont pris un petit coup de vieux, on admirera tout de même le travail des artisans qui ont donné vie aux Mogwais et aux Gremlins grâce à leurs marionnettes très expressives. Impossible de ne pas craquer devant Gizmo, l’improbable croisement entre Yoda et un hamster. Réalisation, image, musique, tous les ingrédients sont réunis pour faire de Gremlins un bon film – et on se régale.

L’art de l’imitation
Mais la cerise sur le gâteau, c’est que Gremlins a été créé par un cinéphile, pour les cinéphiles. Le film est truffé d’extraits d’autres œuvres : Lynn (Frances Lee McCain), la mère de Billy, regarde par exemple La vie est belle (It’s a Wonderful Life, Frank Capra, 1956) et les Gremlins assistent à une projection de Blanche-Neige (Snow White, David Hand, 1937), le tout premier Disney. On retrouve aussi une flopée de références indirectes à d’autres classiques, comme Alien (Ridley Scott, 1979), Massacre à la tronçonneuse (The Texas Chainsaw Massacre, Tobe Hooper, 1974) ou Flashdance (Adrian Lyne, 1983).
En réalisant Gremlins, Joe Dante rend hommage à ses prédécesseurs et développe l’esthétique de la citation qui irrigue sa filmographie. On pourrait même dire que le film se cite lui-même, étant donné que plusieurs membres de l’équipe ont eu l’occasion de faire leur propre caméo. Dans une certaine mesure, les différents fusils de Tchekhov semés dans l’intrigue peuvent aussi être considérés comme des formes d’autoréférencement : ce qui a été montré dans la première partie du film reviendra dans la seconde.
Et qui dit références dit pastiche et parodie. Gremlins étant une comédie, beaucoup de clichés du cinéma sont gentiment moqués tout au long de l’intrigue. Si le film peut se montrer effrayant, il détourne et exagère également les codes du cinéma d’horreur à grand renfort de fumée, d’éclairs et de lumières vertes criardes. Dans la même logique, les acteurs sont généralement dans le surjeu, mais leurs performances collent parfaitement au ton décalé du long-métrage. Mention spéciale pour Mushroom, qui joue Barney, le chien de Billy ; clairement le meilleur comédien de la production.

C’est toute la force de Gremlins – imiter pour mieux innover, sans trahir les œuvres de départ. Et c’est d’ailleurs ce que font les Mogwai : Gizmo reproduit à son niveau le discours de ses propriétaires, regarde la télévision et fait semblant de conduire une voiture, ce qui le rend encore plus craquant. Les Gremlins, au contraire, caricaturent les pires comportements humains : ils s’exhibent devant Kate (Phoebe Cates), la petite amie de Billy, fument, boivent, jouent, s’entretuent et se tiennent affreusement mal au cinéma. Mais les Gremlins ne sont pas les seuls à refléter les travers de l’âme humaine.
Le film imite en effet la société de consommation pour mieux en faire la satire : Randall, par exemple, est obnubilé par la technologie et remplit sa maison de gadgets « innovants » qui ne marchent pas. Quand sa famille a besoin de lui, il est occupé à vendre ses inventions. Lorsqu’il apprend que le Mogwai qu’il a appelé Gizmo – soit « bidule » en anglais – peut se multiplier, il pense tout de suite au profit qu’il pourrait en tirer et ne le voit que comme une marchandise. Comme Warner Bros., d’ailleurs ; malgré son message sous-jacent, Gremlins a bénéficié d’une campagne de marketing ahurissante, et capitalise encore aujourd’hui sur l’image des petites boules de poils. Ironique, non ?
Au-delà de ce que l’on voit
Mais même si le film est un concentré de références et de tropes familiers, on se rend vite compte que, dans Gremlins, les apparences sont parfois trompeuses. À première vue, tout porte à croire qu’il s’agit d’un film de Noël familial. Tout commence comme dans un conte, avec une voix off amicale, qui nous raconte son histoire. Le récit se déroule dans une petite ville américaine proprette, dont certains décors sont les mêmes que ceux de Retour vers le futur (Back to the Future, Robert Zemeckis), sorti la même année. Tout le monde se connaît, les enfants jouent dans la neige et le soleil brille. Tout ceci est très confortable et familier. Mais cette apparente stabilité commence à basculer après l’arrivée de Gizmo.
Les cadres des plans se mettent à pencher, comme si quelque chose n’allait pas. Et effectivement, si le Mogwai est très mignon, sa progéniture, elle, se transforme en une horde de monstres affamés à la gâchette facile. Plus l’intrigue avance, plus le film tire vers le gore, et Noël se change en Halloween. Cette situation permet à Lynn, mère au foyer apathique, de révéler tout son courage lors d’une scène digne d’un slasher. Bien qu’il n’y ait que peu de sang humain, les différentes morts des Gremlins sont peu ragoûtantes, et impliquent souvent de l’électroménager. Un film de Noël familial, vous avez dit ?
D’ailleurs, Gremlins nous rappelle aussi que Noël n’est pas toujours rose. La plupart des personnages représentés sont seuls le soir du réveillon, et Kate ne manque pas de noter que les suicides augmentent pendant les fêtes de fin d’année. Elle a elle-même un lien conflictuel avec cette période, et raconte son histoire sordide à Billy sur un fond de cantique de Noël – une scène qui devait être coupée du scénario, mais que Dante et Colombus ont voulu à tout prix conserver, car elle résumait selon eux les enjeux de leur film.
En le revoyant avec des yeux d’adulte, on comprend également certaines choses qui avaient pu nous échapper quand on était enfant. Et on se rend compte que si Gremlins est un bon film, il n’est pas parfait. On se serait passé des stéréotypes sur la représentation des Asiatiques, et surtout celle de Monsieur Wing, dépeint comme un vieux sage mystique à qui Randall apporte la civilisation avec sa dernière invention. On aurait aussi préféré que la première victime des Gremlins ne soit pas le seul Afro-Américain du film, et que les autres personnages prêtent un peu plus attention à sa mort. Certains diront que ces clichés des années 1980 n’existent plus aujourd’hui – mais les apparences sont parfois trompeuses.





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