C’est dans la douleur et la misère que s’ouvre «Gipsy Queen», un drame hors norme écrit et réalisé par le cinéaste allemand Hüseyin Tabak. Cette coproduction austro-allemande sortie en 2022 dépeint le parcours d’Ali (Alina Serban), une femme forte malmenée par la vie, déterminée à se battre pour s’en sortir, dans tous les sens du terme. Mère célibataire et émigrée rom en Allemagne, son quotidien dans les quartiers chauds de Berlin prendra une tournure inattendue lorsqu’elle renouera avec sa passion d’enfance : la boxe. Une renaissance qui lui permettra d’affronter bien des combats, bien au-delà du ring.

La sublime vue surplombant les gratte-ciel de la ville instaure d’emblée le quotidien qu’est sa vie. Prospérité et confort sont des notions lointaines, brouillées par le torchon qu’elle passe tous les jours sur les vitres crasseuses du luxueux hôtel où elle travaille. Pour ne plus survivre, la jeune femme se confronte à l’insalubrité en permanence, dont celle présente dans le cœur des autres. Suite à un ultime abus financier, elle troque son chiffon sale pour des outils poussiéreux, dont les chantiers sont aussi dangereux qu’illégaux. Mais son salaire, tout aussi ingrat que ces tâches, peine à la faire vivre, elle et ses deux enfants.

En colocation ou «combinaison familiale», comme elle l’appelle, Ali et ses enfants partagent leur toit avec Mary, une jeune femme rêvant d’être actrice. Ce lien fort qu’ils entretiennent ensemble s’apparente à un cocon familial, offrant des moments de joie et de douceur, permettant de surmonter les réalités précaires de leurs existences. Mais trop occupée à maintenir ce fragile équilibre, elle s’éloigne sans le vouloir de ses enfants qui sont confrontés eux aussi à la dureté de la vie. Esmeralda, sa fille de 10 ans, y est tout particulièrement exposée, victime de harcèlement à l’école. En voulant agir seule, y compris financièrement, la fillette réveille les craintes et les traumatismes de sa mère qui œuvre chaque jour pour qu’elle et sa famille ne retombent jamais dans la misère, la mendicité et le froid de la rue trop bien connus. La fragilité et l’incertitude du lendemain se dévoilent sans être exagérées, toujours frappantes ; la caméra tremble parfois pour l’exprimer ou peut-être nous donne-t-elle juste à ressentir les étreintes mordantes du froid.

Sa vie est un combat de tous les instants, pour travailler, élever ses enfants, aussi et surtout pour garder la tête haute malgré les coups. Le refus de la fatalité et la ténacité brillent au plus profond de ses yeux charbonneux. Sa force physique et intérieure trop longtemps contenue trouvera enfin écho au cœur du Caveau, un night-club unissant lieu de débauche et de boxe. Depuis l’enfance, Ali, dont le nom n’est pas anodin, règne sur le ring dans la communauté rom pour qui la boxe est synonyme de famille. Élevée en tant que reine, main de fer vêtue d’un gant de cuir, plus qu’une tradition, la boxe est devenue son moyen d’expression, celui qui donna vie à ‘Gipsy Queen’, autrement dit la reine des Rom. Une reine exilée de son royaume suite au rejet de son père, détrônée par la vie, trainée dans la boue par la misère, forcée de quitter les combats intenses pour une lutte permanente. Alors qu’elle pensait avoir enterré son règne, c’est en entrant dans le caveau que l’ex-championne junior verra sa carrière relancée par Tanner, un ancien boxeur désabusé.

Le Caveau est un bar miteux contenant en lui tous les affres et les déboires des bas-fonds berlinois. À la fois boite de nuit et lieu d’affrontement, une atmosphère électrique de sensualité et de violence se dégage des lieux. Les murs sont parsemés d’affiches délavées des grands noms de la boxe, les tables croulent sous des verres vides, l’air est troublé par la fumée ; c’est ainsi qu’Ali, serveuse de remplacement temporaire, découvre les combats clandestins qui s’y déroulent et rencontre Tanner, le gérant du night-club.

Copyright 2020 Majestic FilmverleihStars Alina SerbanFilm Gipsy Queen

Ayant un penchant sans modération pour les femmes et l’alcool, Tanner (Tobias Moretti) semble porter en lui tous les déboires présents dans son établissement. Or sa rencontre avec Ali va opérer en lui une transformation et réparer les blessures de son passé. Après avoir vu le potentiel de la jeune femme, il se donne comme mission de la faire remonter sur le ring et lui propose de devenir la mascotte combattante du Caveau. Au cours de ses entraînements, Ali s’accorde avec elle-même tandis que son coach retrouve le goût de la boxe et un sens à sa vie. Plus qu’un entraineur, ce dernier devient un allié dans la vie d’Ali en l’aidant à réussir là où il a échoué. C’est finalement dans un milieu sulfureux et auprès d’une communauté qui n’est pas la sienne qu’Ali obtient ce dont elle a besoin pour renaître de ses cendres. Dès son premier combat, vêtu d’un costume de singe, l’emblème du bar, Ali affronte sur le ring un fêtard déguisé en princesse. Rapidement mis au tapis, ce combat annonce tous les autres : Gipsy Queen compte bien remonter sur le trône et reconquérir son royaume sans partager son titre.

Un duo qui n’est pas sans rappeler celui de Maggie et Frankie du très célèbre «Million Dollar Baby» de Clint Eastwood, une comparaison dont «Gipsy Queen» n’a pas à rougir. Le film brille également par son immersion esthétique brute et soignée. Le jeu des néons de la ville et des lumières lors des combats nous plonge dans une ambiance galvanisante, détonant avec les tons d’un bleu froid et bleuté et cassant de son quotidien. À l’image de sa protagoniste, le film n’est jamais fade et sait détonner quand il le faut.

Le combat final en est d’ailleurs le point culminant. En jeu, un titre, mais plus encore, un contrat et l’assurance d’une vie enfin paisible. Gipsy Queen est scandée au micro, la boxeuse baignée de lumière rouge pénètre dans l’arène, le regard plus dense que jamais. Deux couleurs qui dominent sa tenue, Ali porte sur elle les tons de sa détermination. Prise dans la fébrilité du jeu, la caméra tournoie, surcadre et capture chaque coup, chaque douleur. Les cris de la foule exaltée s’effacent et peu à peu, la lumière se tamise pour disparaître. Seuls restent l’affrontement et le ring. La musique, omniprésente, qu’elle soit intra – ou extradiégétique, est souvent associée aux émotions et dote la séquence d’une beauté sans pareille. Se succèdent alors l’accordéon de son enfance, le violon lancinant du présent, chant salvateur d’opéra dans une symphonie d’émotions mythique. Alors qu’Ali, exténué, s’écroule, apparaissent sous les projecteurs, dans un halo quasi divin, un papillon et une abeille. Mirage ou miracle, Ali se relève et, suivant cette citation culte reprise par son père, elle s’élance de nouveau, «volant comme le papillon, piquant comme une abeille».

La finalité du combat n’est pas livrée. Mais alors que l’image se fige et devient peinture comme ce fut le cas auparavant, apparait cette fois-ci en bas le nom de la fille d’Ali qui se rêve artiste.

C’est dans la douleur et la lumière que se termine Gipsy Queen, l’histoire hors norme d’une femme indétrônable.