Film coup de poing dans tous les sens du terme sort en 1977, Rocky, le premier film d’une saga de légende. S’il offre une renommée internationale à son réalisateur John G. Avildsen, qui a réalisé quelques films connus dont les Karaté Kid, les bénéfices en sont bien plus grands pour le scénariste et vedette principal : Sylvester Stallone. Écrit en quelques jours par un acteur jusqu’alors méconnu, le script tel qu’on le connaît aujourd’hui a bien failli ne pas voir le jour sans la ténacité de son auteur. Conquis, le studio United Artists propose à Sylvester Stallone la modique somme de 350 000 dollars que ce dernier refuse, pourtant proche de la situation financière de son personnage. En effet, l’acteur souhaitait interpréter lui-même le rôle, une condition indiscutable qui a divisé le coût de moitié, pensé pour être donné à Robert Redford entre autres, et a sans nul doute multiplié la popularité de l’œuvre. Tenir tête face aux concessions, se battre pour atteindre ses rêves, sont les fondations qui ont su apporter au créateur comme à sa création, la force de briller et d’ainsi rayonner à travers le monde.

Une ascension semée d’embûches qui a commencé tout en bas, dans les quartiers pauvres de Philadelphie où vit et survit Rocky dont la carrure imposante l’a amené vers le milieu de la boxe… et du crime. Une monotonie qui s’interrompt soudain lorsque qu’il est choisi pour remplacer l’adversaire de la star Apollo Creed lors du championnat du monde de boxe catégorie poids lourd, une opportunité inespérée où la détermination sera aussi précieuse que la force.

Un personnage aux antipodes de son environnement

Boxeur dès l’adolescence, la poursuite de ce sport à l’âge adulte devient rapidement un moyen de gagner sa vie. Cumulé à cette activité s’ajoute celle d’homme de main pour Gazzo, un usurier sans scrupule, en demande de gros bras pour satisfaire ses extractions musclées. Une brutalité qui découle des aléas qui l’entourent et non de sa volonté se refusant au débordement qu’exige son patron, préférant laisser l’usage de ses poings sur le ring. Rocky est un personnage foncièrement gentil qui en dépit de ses airs bourrus, cache une grande sensibilité, un désir de combler la solitude qui le ronge. Un réconfort qu’il trouve dans une boutique animalière qu’il fréquente tous les jours, matin et soir venant enrayer l’atmosphère morne de son quotidien et y apporter un peu de douceur. Une venue qui a pour but de s’éloigner de la violence mais aussi de se rapprocher de l’amour, en particulier celui de la timide Adrian, vendeuse au magasin et sœur de son ami Paulie.

Dans ces immenses rues vides et obscures subsistent quelques groupes, musiciens et vagabonds, d’une solidarité chaleureuse qui éclaire les allées de nuit. Rocky les frôle, les salue sans vraiment s’arrêter, lui qui est seul ne semble s’intégrer nulle part, mais ne cesse de graviter autour d’autres âmes solitaires, comme lui, presque marginales. À l’image des résident de l’animalerie, Rocky, prisonnier d’un univers qui l’oppresse, n’attend qu’une opportunité pour s’envoler vers la liberté et sortir d’une cage dont il a déjà fait le tour. Écrasé par l’immensité des décors et restreint par les échelles de plans; le cadre, qu’il soit en grand ensemble ou rapproché, délimite un espace où il n’a pas vraiment sa place.


Une représentation entretenue par ceux qui se servent de lui, l’associant dans un cercle vicieux à l’image qu’il renvoie. Dans le monde de la rue il y a ceux qui décident et ceux qui exécutent. Comme le souligne Gazzo, son patron : « Je pense et tu obéis », une affirmation sans appel le réduisant à n’être qu’un pantin entre différentes mains. Son physique sportif est la seule chose vue et utilisée de lui, contribuant à donner vie au stéréotype qui l’entoure déjà. Une instrumentalisation non sans conséquence, allant jusqu’à détourner son image publique lorsque débute sa notoriété due à l’annonce de son duel avec Apollo Creed. Les journalistes posent leurs questions à toute vitesse, ne lui laissent pas le temps de répondre et utilisent son attitude gênée et pataude pour le dénigrer devant des millions de téléspectateurs. Pris pour un imbécile dès le début par le manager d’Apollo lui ayant vendu cette lutte inégal comme un miracle de conte de fée, il lui jette de la poudre aux yeux et à ceux des téléspectateur par la même occasion. Une démagogie dont il est pourtant conscient, caché sous un masque de nonchalance qu’il abaisse peu à peu, fatigué et blessé d’être tourné en ridicule au nom d’une manipulation cynique. Rocky est un homme ordinaire, simple mais pas simplet que les actes prouveront.


Au-delà du combat, le dépassement de soi


Se battre est une chose, en avoir la possibilité en est une autre. Dans un monde qui le tire vers le bas, voilà enfin l’opportunité de se relever et de viser plus haut. Ce pugilat de grande envergure anime chez lui le désir d’être reconnu à sa juste valeur, de se défaire de ce qu’il représente pour faire valoir ce qu’il est, un homme qui se bat pour sa considération humaine mais aussi sportive. Il reconquiert ainsi le soutien de Mickey, son entraîneur, satisfait de pouvoir contribuer à faire de son protégé un diamant trop longtemps resté à l’état brut. Un talent laissé en berne au profit d’une survie financière mais aussi d’un manque d’ambition. La naissance d’une motivation qui s’accompagne de la floraison d’un amour avec Adrian, avec qui il a brisé la glace lors d’un rencard à la patinoire. Considérée comme la vieille fille du quartier à qui il manque une case, son mutisme n’est qu’une manière de se protéger des railleries à l’encontre de sa timidité, ce qu’a deviné Rocky.

Elle se voit traitée comme une étrange célibataire endurcie, lui comme un grand idiot. Deux âmes seules, isolées et marginalisées dont les qualités ont été invisibilisées au profit d’un jugement hâtif de leur apparence. Un soutien et une compréhension qui arrivent à point nommé pour prendre un nouveau départ et bénéficier d’un appui en toute simplicité.

Motivé, son entraînement devient alors une série de challenges offrant les scènes les plus esthétiques et célèbres du film. Il entreprend des méthodes jusqu’alors inédits comme les gigots-sac de frappe en chambre froide, ou encore les combats avec son entraîneur chevilles liées, pour tester sa stabilité. Grâce a la rigueur de ses exercices, l’étalon italien reprend sa liberté en courant : au aurore, dans les rues animées en plein jour, libéré de sa cage, le cadre qui le retenait s’élargit, le boxeur conquiert enfin l’espace. Il continue de s’élancer sur les chemins, traçant sa propre route, et toujours plus vite il accélère, prêt à bondir hors du cadre. Les travellings d’accompagnement se succèdent poursuivant Rocky, jusqu’à l’ultime suivi de sa montée des marches du musée d’art de Philadelphie, accompagné de l’iconique musique « Gonna Fly Now ». Un avant-goût des sommets qui l’attendent, prêt à entrer dans l’histoire. Le prénom de Rocky n’est d’ailleurs pas choisi au hasard et place plusieurs fois des références directes à celui qui a donné son nom : Rocky Marciano, une célébrité invaincue du ring. Un prénom judicieusement donné puisqu’il entrera à son tour dans la légende, au-delà même de l’œuvre.


Propagande du rêve américain et critique du mythe

1975 marque un tournant majeur pour les USA alors et en pleine crise après la guerre du Viêt-Nam qui a affaibli la nation en soulevant des problèmes financiers et commerciaux débouchant inévitablement sur des conséquences d’ordre économiques, politiques et sociales. À peine sortis de la guerre froide, les États-Unis sont scrutés à la loupe, et les moindres failles de leur système mises en exergue. Tous les moyens sont donc mis en œuvre pour apaiser les tensions et quoi de mieux pour un pays en crise que de se réunir autour d’un idéal commun, car avant de dénigrer les idées des autres, il faut déjà être convaincu des siennes. Si la lignée des Rocky exalte le patriotisme états-uniens à la frontière de la propagande, ce premier volet se focalise sur les fondations idéologiques de la société… et de leurs travers ironiques.

Le hasard fait bien les choses, au même moment où se déroule le championnat du monde de boxe est célébré le bicentenaire des États-Unis, deux événements phares pour le pays. Le face-à-face est alors transformé en conte de fée mettant sur un même ring deux porte-parole de l’Amérique. L’étalon italien n’est qu’un nom parmi tant d’autres, tandis que Apollo Creed est une légende du ring à l’aura héroïque. Un combat dont l’enjeu réside avant tout dans la symbolique idéologique que sportive. Apollo Creed est une star afro-américaine dont la gloire, la fortune et le pouvoir en font un modèle du « self made man », incarnant le citoyen américain par excellence. Son adversaire, lui, n’est personne. Projeté soudain sur le devant des projecteurs, son anonymat l’érige pourtant en une figure bien connue, celle du prétendant au rêve américain. Issu des banlieues délaissées, la misère est un poids dont il est difficile de se défaire, notamment pour des immigrés comme lui souvent mal vus et mal traités. Ce face-à-face inégal est celui de deux catégories divisant la nation : celle des citoyens originaires du pays, à la vie confortable et idéale, et celle qui souhaite cette vie. Il représente celui à qui cette chance est offerte, pouvant toucher cet utopie du bout des doigts et faire ainsi fantasmer tout un pays. Or au Etats-Unis rien n’est gratuit et derrière les belles fables se cachent souvent des réalités bien plus cruelles. Entre Apollo et son manager, l’affaire est entendue : il ne s’agit que d’un spectacle qui s’achèvera en vitesse par le triomphe d’Apollo.


Lors du duel tant attendu, l’entrée de Rocky est humble contrairement à la mise en scène démesurée et hautement symbolique de son adversaire. À bord d’un bateau et déguisé en George Washington, il produit un véritable show imitant le célèbre politicien qui a marqué sa nation comme Apollo compte marquer son public. C’est la portée politique affirmée d’un homme prêt à répéter l’histoire. Mais ni les paillettes des costumes, ni les acclamations de la foule n’accordent le triomphe, et c’est sur le ring qu’il faudra aller le chercher. Là, les lumières se font plus crues, la caméra s’attarde sur des mains bandées, des regards analytiques et déterminés; le rêve et la mascarade prennent soudain un profond réalisme. Chacun mène son combat, et sur le même ring les coups pleuvent mais contre toute attente, le mythe s’effrite et le rêve censé s’évaporer prend forme. Non pas d’une victoire mais d’une éclatante preuve de détermination, bien réelle. Un réalisme logique puisque l’invention de ce grand final et le scénario de Rocky est né après que Sylvester Stallone ait assisté à un match où Chuck Wepnerun inconnu, réussit à tenir 15 rounds contre un certain Mohamed Ali. Un affrontement rentré dans l’Histoire de la boxe et sous une autre forme, dans l’Histoire du cinéma.

La boxe au cinéma, une thématique qui a du nez

Il s’agit incontestablement du sport le plus filmé, notamment au Etats-Unis, une passion du 7ème art qui remonte dès son origine, quelques années après l’apparition de la boxe moderne. Entre fascination esthétique des mouvements, expressivité de l’intensité émotionnelle et physique qu’il procure, ce sport continue de captiver les cinéastes et de forger de grands succès. La saga des Rocky est l’une des plus connues, ayant même donné suite à un spin-off : la saga Creed. Un succès qui ne s’arrête pas là car après Rocky , dans la même période la production des films de boxe explose avec un succès grandissant comme Raging Bull de Martin Scorsese sorti en 1980. Plusieurs grands cinéastes ont produit autour de ce sport, des chefs d’œuvre cultes dont l’engouement reprend à l’aube des années 2000. C’est le cas de Clint Eastwood avec Million Dollar Baby (2004), des chefs-d’œuvre attirant souvent les stars comme Brad Pitt et Jason Statham dans Snatch : Tu braques ou tu raques ou encore Will Smith dans Ali (2001) de Michael Mann. Si le cinéma s’est entiché de ce sport-là, c’est qu’il incarne dans sa pratique la valeur de l’effort et de la persévérance, des notions souvent associées à des périple intérieur.

Ainsi la boxe montre des héros et héroïnes s’entraînant intensément, allant vers un dépassement moral et physique éreintant, soutenus face aux difficultés, mais seuls sur le ring. Un parcours glorifiant où le prestige du succès s’obtient seul tout en pouvant compter sur les autres. Seul face à un adversaire redoutable, associé souvent à une allégorie plus forte encore, voilà des récits qui collent parfaitement aux mythes américains. Ce sport est d’autant plus populaire que l’acte de combattre expose littéralement l’effort du corps, du visage, et procure des émotions intenses souvent renforcées par des enjeux hors du ring. C’est bien évidemment le cas ici où son affrontement est aussi une lutte pour prouver sa valeur à soi et aux autres et ainsi ouvrir la porte à de nouvelles opportunités. Le duel avec Apollo le pousse dans ses retranchements vers une intensité physique jamais atteint; mais à la clé, les sommets vertigineux qu’il a tant souhaité. Jusqu’ici tenu miraculeusement à l’écart de tout dommage, le nez de Rocky est alors un synonyme de fracture dans sa vie, lui qui n’est jamais allé aussi loin. Son nez est une contrepartie des risques encourus qui finiront, sans mauvais jeu de mots, par valoir le coup.

Passé d’invisible à superstar, l’histoire de Rocky étend sa renommée, à tel point que le célèbre escalier du musée d’art de Philadelphie sur lequel on le voit courir dans le film porte désormais son nom. En Amérique, quand la légende dépasse la réalité, on ne l’imprime plus; on en fait un monument, un chef-d’œuvre d’image et de son.