
LION D’OR À LA MOSTRA DE VENISE 2025
Comme à son habitude et pour notre plus grand plaisir, Jim Jarmusch revient avec un nouveau film à sketches sous forme de triptyque. Trois épisodes, trois chapitres, trois histoires sur un grand thème universel : la famille (le titre est éloquent). L’obsession de Jarmusch depuis toujours, ce sont les personnages particuliers, un peu décalés, étranges, sensibles… Parfois carrément freaks, originaux et taiseux ou bien des artistes, ou amateurs d’art, solitaires ou complètement perdus… Ici, il met en action ces personnages originaux dans des familles non moins originales. Trois familles plus ou moins
dysfonctionnelles nous sont présentées avec leur lot de complexité. Des familles pudiques, souvent mal à l’aise, un amour discret, une nostalgie prégnante, l’obligation de se voir régulièrement, la distance, la perte de ses parents, le rejet de ses enfants, l’incompréhension mutuelle, l’égoïsme, la honte, la fierté, l’inquiétude des uns vis-à-vis des autres… Beaucoup de tabous et quelques éloges sur cette institution. La famille sous toutes ses coutures est analysée, disséquée et exposée à nos yeux à travers trois portraits familiaux, particulièrement marquants.
FATHER – États-Unis
D’abord la famille de deux adultes, frère et sœur, rendant visite durant l’hiver à leur père (le génial Tom Waits, acteur fétiche de Jarmusch), parfaitement solitaire et reclus dans sa maison de campagne au nord-est des États-Unis. C’est la première fois depuis longtemps qu’ils se réunissent de nouveau, et on apprend que leur mère est décédée quelques années plus tôt. Une certaine gêne s’installe au fil de cet après-midi passé ensemble, où la personnalité non conformiste du père, un peu punk et vieillissant, contraste nettement avec la leur, plus posée et conventionnelle. S’oppose le conformisme, la « normalité » des enfants, à la marginalité du père, personnage tout à fait jarmuschien.
MOTHER – Irlande
Deuxième chapitre, la famille exclusivement féminine de deux sœurs adultes arrivant séparément à Dublin dans la maison à la déco très kitsch de leur mère (Charlotte Rampling). La mère, une femme cultivée, tailleur chic rouge vif, autrice à succès de romans d’amour, a soigneusement préparé la collation so British annuelle durant laquelle les sœurs affichent et se renvoient des personnalités totalement opposées. Leur conversation à trois est aussi révélatrice qu’amusante. La gêne et la pudeur du premier chapitre laissent place à un rejet discret des unes et des autres, trop différentes pour se comprendre (On
ne choisit pas sa famille).
SISTER BROTHER – France
Enfin, dernier chapitre, la famille un peu bouleversée et éclatée des jumeaux d’une vingtaine d’années. Ils se retrouvent à Paris, où ils ont vécu par intermittence pendant leur enfance, après la mort récente dans un accident de leurs deux parents américains. Leur complicité saute immédiatement aux yeux à travers leurs interactions tandis qu’ils se déplacent dans la ville au volant d’une voiture ancienne héritée de leurs parents. Ils passent finalement l’après-midi ensemble dans l’appartement, à présent vide, dans lequel ils ont vécu une partie de leur enfance.
Father Mother Sister Brother s’inscrit parfaitement dans la lignée des films de Jim Jarmusch : on y retrouve ce même goût pour l’altérité, ces motifs qui se répètent sans cesse dans le triptyque de manière énigmatique, la place centrale de la musique pour accompagner les émotions (ici composée par Jim Jarmusch himself), la confrontation des cultures, le voyage, ce trait d’humour pince-sans-rire, ces personnages maladroits et peu expressifs, ce sentiment d’intemporalité qui traverse chaque scène, comme si les situations pouvaient se dérouler aussi bien aujourd’hui qu’il y a trente ans… On retrouve avec bonheur les profonds dialogues un peu philosophiques en voiture qui rappellent Night on Earth, ces plans en plongée sur les tasses de Coffee and Cigarettes, ou encore ces figures atypiques héritées de Mystery Train… Pas besoin d’avoir vu toute son œuvre pour apprécier son nouveau film, mais connaître Jarmusch permet de savourer les échos, les motifs, les correspondances… On comprend alors à quel point Father Mother Sister
Brother condense et magnifie ses thèmes de toujours : un véritable film-somme mélancolique.




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