Une conception particulière

Pour fabriquer son premier film, Marine Atlan a pris le temps d’observer l’effervescence de la jeunesse actuelle. Pendant une longue préparation avec sa co-scénariste Anne Brouillet, elles ont rencontré de nombreux élèves de région parisienne et de Paris. En abordant en profondeur le quotidien lycéen, l’enseignement, Parcoursup ou encore la politique. Dans un second temps, elles ont accompagné une classe de terminale en voyage scolaire à Naples, afin de confronter leur ébauche narrative au réel. Puis une fois le scénario élaboré il y a eu des répétitions intensives avec les acteurs pour ajuster le rythme et le langage des dialogues. C’est donc à l’aune de cette expérience d’enquête et de documentation que La Gradiva a été progressivement sculptée. Un travail d’orfèvrerie organique qui mute également pendant le tournage, au gré des improvisations d’acteurs et d’actrices entre Naples, Torre del Greco et l’Auvergne.

Le long-métrage nous fait suivre une classe de lycéens en terminale, partant en voyage scolaire à Naples. Ils découvrent les ruines de Pompéi et les corps pétrifiés du Vésuve. L’un après l’autre, les élèves questionnent leur sexualité, l’art, leurs identités, la politique, tout en découvrant la richesse de la culture napolitaine. La Gradiva de Marine Atlan impressionne par sa très grande acuité à dépeindre la multiplicité de l’adolescence. Chaque année, nous sommes abreuvés d’innombrables films d’apprentissage, influencés par les teen movies américains. L’intelligence de Marine Atlan, c’est de dresser les stéréotypes habituels afin de les détourner. Toni, le jeune homme turbulent et viril typique du genre, est ici homosexuel et en pleine crise d’identité. James, le séducteur intelligent et mystérieux, s’avérera être un égoïste et un ado toxique qui manque d’empathie. Suzanne, la littéraire introvertie, est celle qui s’affirme finalement le plus au sein du collectif, elle finira même par se rapprocher de Toni.

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La spontanéité et l’errance intime

La classe est hétéroclite, on y trouve un brassage social dense. La réalisatrice arrive à photographier des parcours éclectiques : derrière chaque jeune il y a une individualité et une trajectoire différente. La mise en scène se met au diapason de la complexité du collectif et de la psychologie de certains élèves. La séquence d’ouverture est une merveille qui donne à voir comment la jeunesse sera montrée et captée tout au long du film. On débute dans un train en direction du sud italien, deux élèves (Angela et James) sont en train de coucher ensemble en faisant le moins de bruit possible. Des gros plans avec une lumière chaude, balayée par des ombres mouvantes, saisissent les deux visages des adolescents en pleine intimité. La caméra s’attarde sur le corps de James pendant l’orgasme tout en montrant une certaine domination d’Angela. Dans le couloir à l’extérieur du compartiment, deux autres élèves (Toni et Suzanne) écoutent en silence, immobiles, tout en échangeant un regard complice. Dans ce silence suspendu entre deux élèves esseulés beaucoup de choses se devinent. Puisqu’on peut lire sur leurs visages : à la fois de la honte, du plaisir mais aussi la nécessité de garder cet acte secret. Cette séquence inaugurale de voyeurisme renvoie autant à la pulsion scopique du spectateur, qu’à la curiosité de deux ados perdus qui s’interrogeront pendant tout le film sur leur identité et leur place. Marine Atlan pose dès le début une alternance et un dialogue entre désir, regard et frustration. Trois éléments centraux qui entrent en résonance avec l’errance intime et la volupté des différents protagonistes du récit.

La Gradiva brille également par sa capacité à saisir sur le vif le magma et le bouillonnement juvénile. On retrouve de longues séquences dialoguées, comme celle de la fresque rouge à Pompéi, à travers lesquelles une fraîcheur et spontanéité surgissent. Les élèves parlent par-dessus la professeure mais les plans resserrés et le montage parviennent à apporter une pluralité de points de vue et d’enjeux dramatiques. Cela dévoile la diversité du collectif, les différents rapports de force, l’humour ravageur de certains élèves et en même temps la relation à l’art pictural. Certains sont réfractaires à la peinture, alors que d’autres tentent d’y déceler un sens par rapport à leurs valeurs, leurs connaissances et leur sensibilité. L’instantanéité renversante et éblouissante de ces séquences rappelle autant À nos amours de Maurice Pialat que le cinéma de John Cassavetes.

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Un manifeste pour aujourd’hui

La Gradiva sort en plein mouvement lycéen, quelques jours seulement après le 17 octobre 2026. La séquence de Parcoursup à la fin dévoile pour la première fois dans le cinéma français la violence et l’humiliation qu’exerce cette plateforme. On voit sur le vif : des élèves angoissés, apeurés et surtout l’organisation du tri social des lycéens. Un autre moment durant un repas on voit des élèves débattre sur les grèves, les conditions déplorables au sein de l’éducation nationale et la sociologie de Bourdieu. Par le biais de cette scène on observe les dégâts idéologiques de dix ans de macronisme à travers un élève, ressemblant à s’y méprendre au petit cousin de Gabriel Attal. La Gradiva arrive donc à l’heure, en mettant en lumière ce qu’est la jeunesse française d’aujourd’hui. On y montre sa beauté, son désir ardent de vivre mais aussi ses troubles matériels et existentiels. Cette jeunesse actuellement est matraquée, mutilée et silenciée par une répression inacceptable. La Gradiva n’est pas seulement un témoignage mais c’est un manifeste. Le film nous invite à ouvrir les yeux sur la génération qui est en train de faire l’histoire de notre pays. Soyez-en certain elle est déterminée et elle y arrivera.