Une plongée dans la communauté Kinnar

Dans un village népalais entouré d’une forêt brumeuse et remplie d’éléphants sauvages vit une communauté kinnar, des femmes trans, qui ont fait vœu de chasteté en rejoignant un groupe spirituel hindouiste. Pirati (Pushpa Thing Lama), l’une des mères de cette communauté, est tiraillée entre suivre l’homme qu’elle aime à Delhi ou rester au sein de sa famille choisie. Lorsque Apsara (Aliz Ghimire), l’une de ses filles, disparaît, elle se voit obligée de mener l’enquête et de choisir entre son désir de liberté et ses responsabilités envers sa communauté. Les Éléphants dans la brume, réalisé par Abinash Bikram Shah est le premier long-métrage népalais à avoir intégré la sélection officielle cannoise et a remporté le prix du jury d’Un Certain Regard.

Le film nous donne à voir un récit jusqu’ici inconnu et inexploré : la vie et la lutte des femmes trans au Népal. L’actrice principale Pushpa Thing Lama est une militante reconnue, travaillant depuis 20 ans sur la défense des kinnars et de la communauté LGBTQIA+ népalaise. Loin de l’Himalaya et de Katmandou, on arpente le sud tropical du pays, non loin de la frontière indienne. Le plan d’ouverture nous plonge dans une jungle luxuriante en pleine nuit. À travers des feuillages abondants, des villageois défilent, munis de torches enflammées. Les légères saccades de la caméra pourraient laisser supposer qu’il s’agit d’un point de vue subjectif. Mais qui se cacherait de ce cortège menaçant ? Les villageois profèrent en chœur des menaces envers les éléphants, un chant à l’unisson afin de repousser la présence potentielle de l’animal. Puis, juste après la fureur nocturne, place à la beauté calme et brumeuse de l’aurore. Pirati, les pieds dans l’eau, ramasse des plantes dans un petit étang aux abords de la forêt. Ces deux plans initiaux racontent ce qu’est l’œuvre : le mélange d’un portrait poétique d’un environnement social et d’un thriller politique.

Durant le premier acte, Abinash Bikram Shah nous emmène découvrir la communauté kinnar. Sans prendre le spectateur par la main, le film nous montre le quotidien spirituel et familial du groupe. Des femmes trans plongées dans un ordre religieux, sous la volonté de la déesse Bahuchara Mata. Les kinnars participent aux mariages et cérémonies afin de bénir et d’amener de la fertilité au couple et à la famille. Ces femmes sont donc importantes dans l’imaginaire hindou, mais en même temps elles sont craintes et stigmatisées. Chacune des kinnar porte un passé douloureux, une ancienne vie remplie de blessures et de discriminations. Le but n’est pas de montrer des héroïnes, mais des femmes à la fois fragiles et combatives. On aurait aimé en apprendre plus sur les tiraillements entre la foi et le corps de Pirati, ou sur la tension entre le rigorisme religieux et l’ouverture sur le genre. Tous ces sujets potentiels ne seront finalement pas traités. Dommage puisque cette première partie, quasiment documentaire, décrit avec brio le tissu social d’une communauté passionnante. Les couleurs vives sont légèrement désaturées, comme si une légère grisaille assombrissait un quotidien qui allait bientôt basculer. Car oui, le premier acte laisse sa place à tout autre chose pour le reste du film.

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Une fausse piste

Pirati trahit en cachette les siennes, en ayant une relation sexuelle avec un homme et en rêvant de partir avec lui. Un dilemme se pose alors pour elle : partir ou rester. Privilégier son désir individuel ou maintenir sa loyauté envers une communauté qu’elle a acceptée ? La question est passionnante, mais le réalisateur ne souhaite pas réellement y répondre, il préfère botter en touche. Finalement, la disparition d’Apsara fait basculer le film vers le thriller et le film d’enquête, comme le premier plan du film le laissait deviner. À partir de cet instant, les séquences nocturnes se succèdent, le rythme du montage s’intensifie, la profondeur de champ se resserre et tout se dirige vers une forme d’implosion.

Le reste de l’histoire est convenu et attendu, il n’en demeure pas moins habile pour décrire les mécanismes d’oppression et de discrimination envers les minorités. On a l’impression d’être coincé entre l’enquête de Mississippi Burning (1988) d’Alan Parker et la descente aux enfers de Mother (2009) de Bong Joon-ho. Malheureusement, Les Éléphants dans la brume reste un peu timide face à ces deux grands concurrents et montre peu d’audace. Malgré tout, l’idée sublime de mettre en parallèle la condition de l’éléphant et celle des femmes trans au sein de la culture hindoue est la plus grande trouvaille du long-métrage. On regrette vraiment que ce sillon n’ait pas été plus creusé et investi par le cinéaste. Les quelques instants vaporeux et magnétiques dans la jungle sont sidérants de beauté. Avec une plus grosse présence, ils auraient pu faire décoller le film du conformisme dans lequel il s’embourbe.

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Les Éléphants dans la brume demeure un premier long-métrage d’une grande sensibilité, les actrices, pour la plupart, sont non professionnelles et absolument admirables. Le basculement narratif finit par pénaliser l’intrigue, lui faisant perdre sa richesse initiale. La mise en scène sensorielle du début, quant à elle, s’engourdit trop souvent pour servir l’efficacité scénaristique. Malgré cela, cette œuvre ouvre le champ des représentations au cinéma, en abattant les clôtures du traditionalisme, et pour cette raison, soyons-en heureux.