Un jour avec mon père, c’est un peu Aftersun (2022) à Lagos. Comme dans le magnifique film de Charlotte Wells, la dimension nostalgique s’empare autant du fond que de la forme. Le grain de l’image, les couleurs désaturées, les costumes, la mémoire fragmentée… tout nous ramène à cette époque précieuse et onirique : l’enfance, vécue dans les années 1990. Comme dans Aftersun, le père est une figure centrale, énigmatique, complexe, souffrant d’un profond mal-être dissimulé tant bien que mal, que peinent à comprendre les enfants. Ici, le mal-être n’est pas seulement intime : il est politique.
Dans ce film semi-autobiographique, les frères Davies racontent un épisode charnière de leur enfance. Olaremi (dix ans) et Akinola (huit ans) ne saisissent pas tout à fait les enjeux politiques auxquels le Nigeria fait face, mais parviennent tout de même à capter, en observant leur père, le charismatique Folarin (Sopé Dìrísù), que quelque chose ne va pas. Ils comprennent que leur pays est sur le point de sombrer et que leurs conditions d’existence seront nécessairement impactées. Cette prise de conscience va abimer l’insouciance des deux gamins, marquer leur enfance et toute leur vie à venir, au point de les amener à réaliser ce film personnel, intimiste, volontiers ludique, mais qui met néanmoins en lumière la situation politique assez méconnue du Nigeria.

Pour résumer le contexte du film : le 12 juin 1993, Moshood Abiola dit MKO, candidat social-démocrate, gagne les élections présidentielles contre le républicain Bashir Tofa. Les Nigerians retrouvent espoir après des décennies de dictature, de coups d’états et d’instabilité politique. Le souffle démocratique incarné par MKO sera brutalement étouffé quelques jours plus tard avec l’annulation des élections par le général Ibrahim Babangida. Le Nigeria est précipité vers une dictature militaire encore plus brutale. Cette fracture historique forme l’arrière-plan du film, mais elle n’est jamais exprimée de manière didactique : elle se lit dans les regards, dans les silences, dans les rues quadrillées par les militaires, dans la montée d’une colère générale…

Le 24 juin 1993, jour de l’annulation des élections, Folarin emmène ses deux fils à Lagos, la capitale. Tout le film se déroule le temps de cette seule journée dans l’immense métropole, fascinante pour les deux enfants issus d’un modeste village : elle est tantôt familière, parcourue par des amis et collègues souriants de Folarin, tantôt hostile, avec l’omniprésence des soldats armés. L’ambiance de Lagos oscille au fil du périple de nos personnages, le film nous fait errer avec eux dans cette atmosphère mouvante, aussi chaleureuse qu’inquiétante. Folarin guide ses enfants comme s’il pouvait leur transmettre tout ce qu’il sait en une seule journée. Comme s’il y avait une urgence dans cette relation constamment menacée. L’annulation des élections et les événements qui en découlent affectent profondément le père : ses gestes sont tendus, son regard inquiet… Mais on le regarde à travers les yeux de ses fils, qui ne le voient jamais vraiment faiblir. Certes, il montre des signes de peur, mais il paraît inoxydable, presque immense à l’écran.

Un jour avec mon père est un film contemplatif, un film de sensations, parfois énigmatique mais toujours d’une grande puissance visuelle. Chaque image nous raconte quelque chose sans que les mots soient nécessaires, cette journée que raconte le film marque la fin de l’insouciance, et des années plus tard, les deux frères cherchent à comprendre l’homme qu’était leur père dans le tumulte des années 1990. Le souvenir devient alors un geste de résistance, et la mémoire une manière de préserver l’histoire – la grande comme la petite.