
En 1980, 4 ans après l’Oscar de Rocky, puis enfin trois ans plus tard en 1979, la victoire héroïque de celui-ci contre Apollo Creed dans Rocky 2 sort dans les cinémas Raging Bull de Martin Scorsese, avec son acolyte Robert De Niro dans le rôle principal de Jake La Motta. Le film est issu d’une autobiographie du célèbre boxeur, une fois champion du monde des poids moyens, et dont les combats illustrés contre Sugar Ray Robinson avaient fait de nombreuses unes dans les années 40 et 50.
Bien entendu, après les deux films précédents (New York, New York et The Last Waltz) du réalisateur star, échecs au box-office, au vu de l’affiche, de la promotion du film et du sujet, les foules se disent : « Ah là là, Scorsese surfe sur la vague des films de boxe pour tenter un retour. Pffff, quel opportuniste! » Et, si cette impression initiale pouvait être justifiée, car, en effet, Scorsese sortait juste d’une période très difficile de sa vie, parsemée de dépression, d’alcool et de drogues dures, et devait relancer une carrière en chute libre, la conclusion à l’issue des premières projections du long métrage s’avérait tout autre : « Mais… Mais… c’est quoi ce film de boxe avec presque pas de boxe, et en plus, c’est de la boucherie, pas de la boxe ! »
Car Raging Bull n’est pas vraiment un film de boxe, mais plutôt un film sur un boxeur et ses démons, principalement une jalousie maladive qui ruina la carrière et la vie privée du champion : joli coup de marketing ! Une fois la supercherie étalée au grand jour, le film connaîtra pourtant un succès immense, sans doute grâce à sa prise en contrepied totale des Rocky et autres copies, justement, mais aussi à des traitements image et son très novateurs pour l’époque, inspirés par les œuvres contemporaines à tendance plus blockbusters de ses grands amis Spielberg, De Palma et Lucas. Pour ce long métrage à valeur thérapeutique, Scorsese tente l’aventure expérimentale de l’application sensorielle si chère à ses confrères, mais sans limites, peut-être pour se prouver qu’il peut également utiliser ces nouveaux outils, les appliquer à un sujet plus terre à terre qu’une grande aventure, une histoire d’horreur ou un space opera. Ici, pas d’extraterrestres, de vaisseaux spatiaux ou de teenager aux pouvoirs extraordinaires, juste un être humain avec une compétence exceptionnelle en boxe et un énorme problème psychologique de jalousie maladive, obsessive, et une aversion à la sexualité. Comme l’un balance l’autre, Jake La Motta se bat, frappe, encaisse, mais ce qui le fait avancer n’est pas tant l’ambition d’être champion du monde que le besoin très catholique et subliminal de se repentir, de faire pénitence physique, en gros de se prendre d’énormes raclées sur le ring. Et c’est là que Scorsese attrape le spectateur aux tripes.

Alors oui, De Niro est fantastique comme à son habitude dans ses collaborations des années 70 avec le réalisateur, même si le maquillage fait aujourd’hui « un peu trop ». Le reste de la distribution démontre encore une fois l’excellente capacité du metteur en scène à choisir ses interprètes et à les diriger, et à ce titre, ils obtiennent tous une nomination aux Oscars 1981 (seul Robert De Niro remportera une statuette de meilleur acteur). Outre ces dispositions somme toute classiques du cinéma de l’époque, c’est bien le côté expérimental qui frappe le public. Tourné intentionnellement en noir et blanc, le film, photographié par Michael Ballhaus, intègre de nombreuses séquences, de boxe ou non, à effets spéciaux rarement vus à l’écran dans ces conditions pour l’époque : ralentis, accélérés, constants ou progressifs, superpositions multiples, montage à coupes ultracourtes et effets de maquillage directs choquants qui augmentent le réalisme et la tension au point de mettre une bonne partie du public vraiment mal à l’aise, de leur faire subir les raclées que Jake La Motta se prend en direct, dans leur confortable siège de cinéma. Le tout est soutenu très efficacement par des effets sonores tout aussi violents et recherchés, des bruitages créés à partir d’éléments sans aucun rapport, mais au but d’impact psychologique sonore maximal. Le « sound design », nouvelle discipline du cinéma inaugurée dans La Guerre des étoiles et de plus en plus utilisée dans les films de genres, faisait son entrée sur le tapis rouge du drame intellectuel à la new-yorkaise. Bien évidemment, le son et l’image, ainsi que le montage extrêmement novateur de Thelma Schoonmaker, furent également récompensés par des nominations aux Oscars, et la monteuse collaboratrice régulière de Scorsese remporta ainsi la première statuette de sa carrière.
Grâce à tout ça, Raging Bull est, encore aujourd’hui, considéré comme un chef-d’œuvre et sans doute une des représentations (sinon LA représentation) les plus fidèles et viscérales de la jalousie, de l’obsession, de la frustration et de la répression sexuelle, ainsi que de l’insécurité masculine au cinéma. Le film, qui fut à l’époque une thérapie réussie pour son réalisateur et une révélation psychologique pour de nombreux hommes soumis à des troubles similaires, est sans doute encore aujourd’hui un outil éducatif puissant pour ouvrir les yeux sur des troubles mentaux qui sont hélas toujours bien présents.




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