OH OH OH, Piège de cristal n’est pas un film de Noël. C’est un sapin de Noël. Un grand. Un moche aussi. Un sapin d’entreprise, en verre et en acier, qu’on dresse au milieu de Los Angeles et qu’on décore à coups d’explosions, de cadavres et de bons sentiments virils. La Nakatomi Plaza clignote comme une guirlande trop chargée : une lumière par étage, une détonation pour remplacer les boules, et tout en haut l’étoile — la famille réunie, bien au chaud, pendant que les méchants restent dehors dans le froid. Évidemment on pense à La Tour infernale (1974) mais c’est pour mieux détourner le genre.

John McTiernan (Predator (1987), Thomas Crown (1999), Rollerball (2002)) filme la tour comme un objet rituel de Noël. On l’illumine progressivement. Chaque étage conquis par John McClane est une nouvelle décoration accrochée au sapin. Plus ça monte, plus ça brille, plus ça fait du bruit. Il y a même la crèche avec une femme enceinte qui attend l’enfant prodigue… C’est dire si on est en plein Noël. Le film est simple, presque primitif : protéger le foyer, refermer le cercle, verrouiller l’intérieur. Le dehors est hostile. Le dedans est sacré. Les terroristes — faux terroristes, vrais capitalistes cyniques, rois mages cupides — sont là pour profaner la fête. McClane est là pour remettre de l’ordre, à mains nues, pieds nus, corps souffrant. Il cherche sa famille, son cœur, pour reprendre vie. Pour y arriver ? Il fait tout péter, table rase des broutilles du couple, on tue les méchants cavaliers noirs et on sera absous, c’est la magie de Noël ! Essayez pour voir.

Bruce Willis porte le film sur une chose rare à l’époque : l’usure. Il n’est pas un surhomme. Il saigne, il grimace, il doute, c’est un antihéros. Son jeu repose sur une ironie défensive, une fatigue permanente. Il n’est pas héroïque par posture, mais par nécessité. Et c’est là que sa réplique devenue mythique — « Yippee-ki-yay, pauvre con » — prend tout son sens. Ce n’est pas un slogan badass. C’est une soupape. Une phrase lancée pour tenir, pour rester debout quand le corps et le couple vacillent. Mieux vaut un délire verbal qui syncope qu’un argument bien tassé, quand on n’a rien à dire. En pleine dinde de Noël ça fait son effet, ou pour la buche !

Face à lui, Alan Rickman compose un méchant d’une élégance chirurgicale. Hans Gruber est un emballage cadeau parfait : costume impeccable, accent soyeux, violence rationnelle. Il est le contraire de McClane. Là où l’un est organique, bordélique, humain, l’autre est lisse, conceptuel, presque abstrait. Gruber n’attaque pas une famille, il attaque un système. Erreur fatale : ce système a un cœur, et ce cœur est un flic new-yorkais mal rasé qui veut récupérer sa femme. On ne peut rien contre la famille qui cherche à se recomposer le soir de Noël !

Car Piège de cristal est le film sur la cellule familiale par excellence, c’est là que le sapin prend tout son sens. Holly, son nom effacé sur la porte, son patronyme abandonné pour l’entreprise : le film ne s’en cache pas, il règle ses comptes avec les années 80. Le capitalisme brille, mais il éloigne. Et les femmes reprennent leur autonomie, difficile pour Mclane le rustre. McClane ne combat pas seulement des preneurs d’otages, il combat la modernité en marche.

Tout clignote, tout explose, mais rien n’est gratuit. Le découpage est d’une lisibilité exemplaire, la mise en scène ne triche pas, l’espace est compréhensible. Chaque action a une conséquence physique. Chaque coup fait mal. Le film vieillit bien parce qu’il croit encore au corps, à la sueur, à la gravité.

Yippee-ki-yay et joyeux Noël.