
Un vrai conte de Noël : il y a 22 ans sortait au cinéma une comédie romantique légère, avec un message optimiste d’espoir ainsi que d’amour universel et omniprésent. Le film eut un succès retentissant, laissant des millions de spectateurs souriants, rêveurs et la tête pleine desdits amour et espoir, tandis que les producteurs célébraient les fêtes les poches bien pleines avec un sourire béat.
Vingt-trois ans plus tard… le monde a bien changé, mais pas le film prodigue, et là, c’est le drame. Les critiques fusent de tous côtés, incendiant de nombreuses scènes et de nombreux aspects de l’histoire et des personnages, exposant sans vergogne toutes les raisons pour lesquelles la nature humaine ne pourrait permettre à de telles choses d’arriver, les moments super offensants, d’exploitation, de misogynie, sexistes, et en général le côté ridicule du film, divisant le monde en deux camps profondément retranchés.
Non, non, ce n’est pas de Piège de cristal qu’il s’agit ici, mais bien de Love Actually, film anglais au casting de rêve devenu un classique de Noël pour beaucoup, avant d’être finalement renié sur l’autel du réalisme et du politiquement correct.
Petit résumé rapide du film : 9 (oui, vous avez bien lu !) histoires parallèles à destins croisés, comme c’était la grande mode à l’aube des années 2000 (Crash, Serendipity, Magnolia…), dans le Londres contemporain, qui n’est en fait qu’un petit village où tout le monde se croise à un moment ou à un autre. Neuf histoires certes farfelues pour certaines, mais pas totalement impossibles, car si l’être humain est supposé être rationnel et intelligent, l’amour est aveugle et rend fou, tout le monde le sait bien !
Concocté, puis réalisé par Richard Curtis, auteur entre autres de Coup de foudre à Notting Hill, 4 Mariages et 1 Enterrement, et crédité quasi à lui seul de la renaissance de la comédie romantique en Grande-Bretagne, le film est une ode à l’amour sous (presque) toutes ses formes, porté par un casting de rêve pour l’époque (Hugh Grant, Keira Knightley, Laura Linney, Emma Thompson, Liam Neeson, Colin Firth, Bill Nighy et plus), en période de Noël où bien entendu, les histoires sirupeuses font toujours mouche.
La plupart de ces histoires semblaient adorables et touchantes aux premières vues du film, ancrées dans leur époque et presque plausibles, même si un peu fantaisistes tout de même. Le cinéma n’est-il pas l’endroit où l’on doit faire preuve de suspension de l’incrédulité afin d’ingérer la toute puissance des messages disséminés sur le grand écran ? Seulement, voilà, c’est justement après plusieurs visionnages, plusieurs années passées, que l’ensemble commence à se fissurer.

Pourquoi ? Que s’est-il passé ?
Regardons de plus près :
L’histoire de Daniel et Sam, le beau-père qui doit s’occuper du jeune fils de sa femme récemment décédée, est probablement la plus mignonne et réaliste du lot, et se passe entièrement dans le mois suivant l’enterrement de celle-ci. Un peu rapide ? Invraisemblable ? Et en plus il tombe sur le sosie de Claudia Schiffer à la fin… Hmmmmm… Ok.
David (le jeune Premier ministre) et Natalie (sa quasi-stagiaire) tombent amoureux malgré la différence évidente de situation professionnelle et les multiples blagues bien lourdes sur le poids et la silhouette de celle-ci, déclamées presque sans cesse par tout son entourage. Même David s’y met à la fin ! Ne comptons même pas le fait qu’au début de leur histoire, il demande haut et fort qui il devrait baiser pour avoir un thé et des biscuits, que Natalie s’empresse ensuite de lui apporter… ahem…
Le segment de Harry, Karen (sa femme, et aussi sœur de David, le premier ministre) et Mia (la tentatrice), où l’homme mûr en crise de la quarantaine se fait séduire par sa jeune secrétaire, puis attraper par sa femme qui le quitte, pour finalement laisser entendre qu’elle lui pardonne tout parce qu’il est un gros benêt… mmmhhh… non.
John et Judy, qui se rencontrent sur un plateau de film porno où ils sont doublures corporelles (métier qui n’existe pas, pour commencer), qui vont pour leur premier rendez-vous à un concert d’une école primaire avec laquelle ils n’ont aucun rapport ? Sérieusement ?
Passons à Karl, le patron sexy, et à Sarah, l’employée qui est follement amoureuse de lui depuis des lustres et finit enfin par le séduire, l’amener chez elle, mais choisit tout de même d’aller passer la nuit avec son frère qui fait une énième crise de manque affectif… et qui finira donc sa vie seule à jamais… ok. Bizarre, mais pourquoi pas ?
Examinons ensuite le passage de Juliet, Peter et Mark, certainement le plus douteux. Juliet épouse Peter, dont Mark, le super meilleur ami au point que sa copine Sarah lui demande s’il n’est pas gay, est témoin. Mais voilà… Il va s’avérer que Mark, qui ignorait totalement Juliet au point qu’elle se demandait si celui-ci ne la détestait pas carrément, est en fait totalement amoureux de la jeune mariée, et, une fois son secret mis au jour par celle-ci, va lui faire une déclaration tellement romantique que, bien loin d’être offusquée, choquée, horrifiée par le geste du jeune homme aux velléités adultères, elle finit par l’embrasser… OK. L’être humain est parfois étrange, mais quand même, si ce n’est pas digne de faire détester Mark pour ce qu’il fait à son meilleur ami, ET Juliet parce qu’elle l’encourage quasiment… ouch.
Reste l’histoire la plus fun du film, l’épopée de Billy Mack, rockstar grognon et sarcastique sur le retour, qui tente un dernier comeback avec une reprise d’un tube pop d’antan (Love is all around) en la remaquillant en chanson de Noël (Christmas is all around). Joe, son manager et ami de toujours, se débat et est toujours là en cas de problème pour soutenir Billy. Mais quand le single grimpe miraculeusement au numéro 1 des classements, Billy reçoit des invitations prestigieuses d’autres superstars du show business pour aller passer Noël avec eux, et Joe se retrouvera tout seul ce soir-là. Mais bien sûr, le vieux rocker grognon fera le bon choix et ira passer le réveillon en tête-à-tête avec la personne qu’il aime vraiment (platoniquement, bien sûr, après les multiples blagues homophobes dans le film, il ne faudrait pas qu’un amour gay vienne s’y glisser, quelle horreur !!!), son vieux pote de toujours, Joe.
Nous ne nous étendrons pas sur le cas Colin, qui, fatigué de ne pas trouver de copine en Angleterre, décide de partir passer le réveillon aux États-Unis où les femmes sont faciles (!) et qui, bien entendu, n’en ramène pas une, ni deux, mais trois ! (dont January Jones et Elisha Cuthbert, rien que ça…). Reste encore l’histoire sirupeuse et tout aussi invraisemblable de l’amour qui éclos lentement entre Jamie, l’écrivain cocu exilé, et Aurélia, sa femme de ménage portugaise, sans qu’aucun des deux ne parle un mot de la langue de l’autre, et qui explose au moment où celle-ci se déshabille pour plonger dans un lac gelé afin de sauver les pages envolées du dernier roman de l’auteur, dévoilant du même coup son tatouage TrampStamp… argh. Ça fait grincer des dents, surtout qu’ensuite viennent les scènes avec la famille portugaise remplie de tellement de clichés racistes que nous préférons l’ignorer.
Alors pourquoi un film rempli de références douteuses des années 90, de blagues grossières homophobes, de stéréotypes sexistes, racistes, misogynes, grossophobes et j’en passe, d’histoire tout aussi invraisemblables les unes que les autres, et qui clairement fait souffrir et stigmatise tous ses personnages féminins bien plus que les masculins, a-t-il eu autant de succès à sa sortie, et pourquoi, même aujourd’hui, est-il encore révéré comme un super film de Noël par une si grande partie de la population ?

La réponse est pas mal simple : outre le fait que pas mal de gens sont encore homophobes, racistes, misogynes, grossophobes et autres, le film est aussi rempli d’excellents moments, de très bonnes scènes et de dialogues (Emma Thompson a largement la meilleure réplique du film), d’un jeu d’acteur souvent magistral (Bill Nighy !) et de personnages attachants par leur imperfection, leur humanité et leur ancrage dans leur époque et à travers. La remarque de Billy Mack à propos de Britney Spears qui serait nulle au lit, malgré le fait qu’il a bien 30 ans de plus qu’elle et donc passe pour un gros pervers, est peut-être compensée par un capital sympathie dû à son image de la génération désillusionnée par le commercialisme du 21ᵉ siècle où tout est marketing et pognon, et par le fait qu’il choisit finalement le plus important selon lui : l’amitié et le porno ! L’invraisemblabilité de l’histoire de Jamie et Aurélia, teintée de racisme sous-jacent (les Portugais sont sous-développés !), est-elle justement compensée par son côté conte de fées dont tout le monde rêve ? La grossophobie du segment de David et Natalie, doublée de la relation déséquilibrée par le pouvoir du Premier ministre, est-elle compensée exponentiellement par sa gaucherie, sa timidité et son côté adorable joués avec brio par Hugh Grant (dont la scène de la danse a dû être montée, remontée, et pas mal coupée pour qu’il réussisse à le faire danser en rythme sur la chanson) ? N’oublions pas Rowan Atkinson, dont le petit rôle (il en avait un bien plus développé, mais celui-ci a été coupé au montage) est absolument mémorable.
Bref, c’est cet équilibre entre les pour et les contre qui fait que Love Actually est toujours très apprécié, et, avec BEAUCOUP de suspension d’incrédulité, toujours un bon moment à passer en compagnie de ces acteurs fabuleux, qui portent réellement le film en lui prêtant leur humanité imparfaite.




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