Si vous avez-vu Les Huit Salopards, sorti en 2015 aux USA et 2016 en France, dont le titre est une traduction approximative aux vues de marketing éhonté du titre anglais « The Hateful Eight », et que si vous vous en souvenez toujours, vous vous souviendrez sans doute aussi que le film divisa le public à l’époque, encore plus qu’à l’habitude d’un Tarantino. Avant celui-ci, nous avions les pour et contres Tarantino, après : les pour, les contres, mais aussi les indécis! La parenté évidente du 8ème long métrage du réalisateur avec son tout premier film, Reservoir Dogs, était tellement évidente, que mélangée avec l’expérience, l’ego exponentiel, et les mauvaises habitudes acquises en 20 ans, même les fans les plus entranchés commencèrent à douter du génie de leur cinéaste « indépendant » préféré.

À l’instar de l’œuvre de 1992, Les Huit Salopards est presque un huis clos, ou alors un huis clos dans un très petit nombre de lieux. Reservoir Dogs nous enfermait dans un entrepôt abandonné et quelques voitures, ici nous sommes confinés dans une diligence pour deux sixièmes du film et une auberge/refuge de route pour la quasi-totalité de l’histoire, à part quelques minutes dans une grange. La grosse différence, bien entendu, est que nous avons ici un western, mais un western « à la Reservoir Dogs », avec donc, des êtres humains plus proches de la réalité hideuse du monde, beaucoup de jurons et de violence gratuite, y compris quelques scènes de gore qui ne figuraient pas tant dans l’entrepôt des années 1990, et que l’on n’avait certainement jamais vues sur grand écran dans une auberge perdue du Wyoming à la fin du 19ème siècle, sauf bien entendu dans des films de genre très précis comme Vorace (1999) ou Les Créatures de l’ouest (2008).


Étonnamment, pour ce film, supposé nous enfermer dans des espaces limités, et nous étouffer de promiscuité avec les susdits salopards, Tarantino décida de tourner dans un format aussi grand que son ego : L’Ultra Panavision 70, un format majestueux à l’écran, dont la définition et la qualité de l’image ne peuvent se comparer qu’à la taille des caméras nécessaires pour l’enregistrer, causant directement une des premières impressions surprenantes au visionnage : elle est bien vaste cette auberge! Toute tension due à l’enfermement, présente les deux premiers chapitres du film confiné dans une diligence, déjà pas mal spacieuse, où nous découvrions les premiers personnages (interprétés par Samuel L. Jackson, Jennifer Jason Leigh, Walton Goggins et Kurt Russell) se dissipe instantanément face à la taille de ce palace rural inattendu après une loooongue introduction où il ne se passe pas grand-chose à part beaucoup de dialogues taillés sur mesure pour les comédiens, comme dans un film de Tarantino, quoi.
Oui, il fallait une longue phrase pur illustrer tout ça.


Offrons ici une mention spéciale pour la scène d’introduction, avec les crédits d’ouverture qui prend tout de même plus de 4 minutes pour nous montrer une diligence qui voyage dans les magnifiques paysages neigeux de l’hiver du Wyoming en Ultra Panavision 70, surveillée par un calvaire annonçant de manière pas très subtile que ce qui va suivre ne sera « pas très catholique ».
Il faut donc ensuite un peu plus de trente minutes au réalisateur pour nous amener enfin dans le lieu où se situera l’action principale du film, et enfin nous présenter quatre des salopards restants : Tim Roth, qui après avoir été remplacé dans les films de QT par Christopher Waltz, a du mal à faire oublier l’acteur allemand en tentant la comparaison où il est difficile de ne pas imaginer celui-ci, Michael Madsen faisant du Michael Madsen, Bruce Dern et Demian Bichir.

Cela dit… pour toute personne un peu observatrice, le doute subsiste… N’avait-t’on pas aperçu les noms de Channing Tatum et Zoé Bell au générique d’ouverture ? 9 ou 10 salopards alors? Hummmm…

Et c’est là qu’outre les loooongs dialogues au couteau, la déco, le jeu d’acteurs et la photographie fabuleuse, le film commence à s’effondrer. Les ressemblances avec Reservoir Dogs se font de plus en plus nombreuses, et qui connait Tarantino sait qu’il va y avoir des tentatives de surprises et de retournements. Comme expliqué plus haut, le format super large de l’image, pourtant magnifique, dessert l’histoire et la tension se diffuse dans l’auberge trop grande. Tout cela combiné au titre et à la philosophie bien connue du réalisateur, et à la longueur masturbative des scènes, font que les surprises voulues tombent à plat. Le troisième chapitre du film dure une heure où ça parle, ça parle, mais tout progrès de l’histoire est escargotique. Puis tout explose et on se dit « Enfin! », mais c’est bien entendu sans compter sur l’ego de QT, dont la porte de l’auberge, sans cesse enfoncée à coup de pieds, qui laisse passer les bourrasques du blizzard venant de l’extérieur avant d’être à nouveau barrées avec des clous (la poignée est cassée) est sans doute une belle métaphore. Et pouf ! Arrive le chapitre 5 qui nous rappelle que nous regardons un film du maître, et que donc, il nous faut soudain un narrateur extérieur, pour bien expliquer à nos pauvres cervelles point très fines, ce qui s’est passé avant, que nous n’avions pas vu, et sans quoi nous ne pourrons bien entendu rien comprendre à l’histoire, OK? Une fois bien informés, nous pouvons retourner à l’histoire pour le dernier chapitre final et l’ultime orgasme de voyeurisme d’un lynchage, doublé par une jubilation misogyne et justifié par les bonnes valeurs des, ô comble, salopards restants!

Vous l’aurez donc compris, le film souffre d’un gros défaut que son ancêtre avait su éviter : il est trop long. Ce qui fonctionne pour la première partie du (très) long-métrage, qui possède certes de grandes qualités, citées plus haut et auxquelles s’ajoutent la musique grandiose d’Ennio Morricone, et tout ce qui concerne la décoration et costumes, s’efface progressivement après 40 minutes derrière un montage poussif et auto-satisfactionnel, qui transforme ce qui aurait pu être un chef d’œuvre en attente impatiente d’une résolution qui traine à venir.

En conclusion, Les Huit Salopards est tout ce qu’on pouvait attendre du réalisateur désespérément iconoclaste : un film plein d’audace cinématographique, très bien interprété et qui fera passer un bon moment au spectateur, jusqu’à la réalisation inévitable du nombrilisme, de l’auto-célébration et de la longueur qui pesaient déjà sur ses œuvres précédentes depuis Jackie Brown.