
Depuis sa montée des marches à Cannes en 2009 où il a fait l’ouverture, Là-haut est un film d’animation qui n’a cessé d’atteindre des sommets. À la fois conçu comme une innovation par les studios Pixar et perçu comme une œuvre culte aussi bien par le public que par les cinéastes, ce film d’aventure familiale doit sa renommée à son parfait équilibre entre classicisme et modernité. Un travail longuement mûri par Pete Docter et Bob Peterson, scénaristes et réalisateurs du film, durant 5 longues années, dont 3 dédiées uniquement à l’intrigue. Simple et audacieuse, ce fil conducteur entremêle brillamment tous les cordages du film et permet à Là-haut de s’élever avec grandeur et légèreté.
Suite à un concours de circonstances, Carl, un veuf âgé et taciturne, se voit contraint de partager son voyage avec Russell, un jeune scout énergique. En plein périple, le duo trouvera, à l’autre bout du monde, un sens bien plus grand que celui auquel ils s’attendaient et une destination pour le moins inattendue.
Les marginaux sont dans la place
D’emblée le récit propose, à travers les figures de Carl et Ellie, personnages rêveurs, seuls et différents, marginaux en somme. Si ensemble ils se créent leur univers peuplé de récits d’aventures et de moments simples, c’est plus tard, une fois séparés par la vie, que cette différence deviendra un poids douloureux. Ayant perdu Ellie, sa femme, il y a maintenant plusieurs années, Carl se retrouve prisonnier d’un monde vide de sens qui tourne sans lui. Seuls des intéressés viennent à son contact, comme les ouvriers construisant des buildings autour de sa maison, le dernier élément perturbateur refusant de céder les murs de son passé au profit d’un avenir anonyme. Il ne représente aux yeux de la société qu’un problème financier et social qu’on pousse à enterrer en maison de retraite où il ne gênera plus personne, lui qui est déjà effacé par une solitude non désirée. Carl est un homme âgé pour qui la vie n’a plus rien d’attrayant à offrir, isolé et délaissé de toutes personnes lui voulant du bien. Rêver lui est donc devenu impossible, n’ayant comme seul refuge sur cette terre que photos et souvenirs. Mais sa vie morne est soudainement éclairée par la présence d’un petit garçon, aussi fatigant qu’attachant.
C’est en Russell, un scout lui aussi isolé comme lui, qu’il retrouvera un duo d’aventure et une marginalité joyeuse. Le jeune scout pourtant au cœur d’une structure de cohésion qu’offre le scoutisme est toujours seul. Mis de côté par un père trop absorbé par les affaires, Russell se réfugie dans un monde de fiction et d’aventure à l’instar de Carl et Ellie autrefois. Personne âgée et enfant, deux figures souvent oubliées dans l’effervescence du monde actif, s’affranchiront de cette réalité déprimante en s’envolant littéralement pour voguer vers leurs rêves d’aventures.

La poursuite des rêves à tout âge, de l’enfance à la vieillesse
Carl, bien qu’habitué à sa vie de solitaire, se voit contraint de devoir partir dans l’Ephad tant redouté suite à une altercation malencontreuse. Au pied du mur, il n’a plus d’autre choix que de disparaître. Une disparition dont il profite pour s’échapper et enfin réaliser le rêve qu’il partageait avec sa femme : habiter auprès des chutes de l’île du Paradis. Carl use de son inventivité naturelle et décide de tirer sa révérence en transformant sa maison en dirigeable, dotée de voiles et élevée par des milliers de ballons (20 000 pour être exact). Sa liberté nouvelle est triomphante, désormais au-dessus de tout et sans entrave, Carl au crépuscule de la vie est prêt à tenter une ultime aventure. Mais si le goût de l’au-delà saisit les plus âgés, il s’anime aussi chez les plus jeunes, comme ne tarde pas à le découvrir Carl. Russell, resté sur le perron pour aider Carl, est emporté malgré lui dans ce voyage, ce qui ne tarde pas à ravir le jeune scout qui imagine pouvoir continuer à l’aider. Quitte à se retrouver dans une situation improbable (être prisonnier d’une maison volante) ou non désirée (être chassé de son logis), les deux protagonistes transforment cet aléa en quête de sens avec détermination bien que leurs objectifs soient différents. Même dans les heures les plus sombres, le fatalisme peut être évité, si l’on a assez de courage pour tenter ce qui semblait impossible. Contrairement aux fables sociétales prônant le renoncement au profit d’un conformisme neutre et facile, Carl, du haut de ses 78 ans, prouve qu’il n’est jamais trop tard pour exaucer ses rêves et se lancer dans de folles aventures.
L’aventure, un genre généralement réservé aux hommes dans la force de l’âge, vécue par les enfants, réappropriée par les anciens
La particularité du film d’animation — et celui-ci n’y échappe pas — c’est qu’il met régulièrement en scène des personnages comme des animaux ou des enfants dans des récits d’aventures, contrairement au film de péripéties ordinaire. Toutefois, c’est un choix plus original concernant le personnage de Carl, dont l’âge est avancé. Les seniors ont déjà eu la place d’honneur dans l’animation, le classique français Les Triplettes de Belleville sorti 6 ans plus tôt prouve à lui seul que les années au compteur n’empêchent pas les élans de vivacité. Mais malgré le succès, ce choix de protagonistes ne fut pas réitéré par crainte de perdre le public. Les studios Pixar, eux, choisissent d’aller en terrain inconnu et risqué afin de créer une œuvre originale au sein de leur filmographie, permettant l’exploration de nouvelles pistes narratives. En effet, outre le fait que Carl soit âgé, c’est tout simplement le premier héros de film à être un homme ordinaire.
La découverte fait donc partie du processus autant que dans l’intrigue, tenue conjointement par la jeunesse et les membres du 3ᵉ âge. Ils traversent toutes sortes de milieux naturels hostiles, risquent leur vie, et affrontent des méchants aussi bien que les autres. Carl fait d’ailleurs preuve d’une ténacité bien plus exemplaire que celle de Russell, allant même jusqu’à se battre contre leur ennemi avec son inséparable canne quadripode. Un adversaire néanmoins égal car proportionnellement du même âge. Sur l’île se terre depuis de longues années Charles Muntz, l’explorateur héros de Carl dans sa jeunesse, à la recherche d’un oiseau rare dont la capture lui offrirait gloire et réhabilitation dans le monde scientifique. Mais ce même animal n’est autre que Kevin, qui a abandonné ses petits et sa discrétion mythique pour devenir la nouvelle amie de Russell : une situation créant inévitablement des conflits d’intérêt. Un enjeu d’autant plus périlleux qu’à son service Charles Muntz possède une horde de chiens parlants prêts à sacrifier l’amitié de Russell et Kevin. Armés quadrupèdes contre canne quadripode, le danger de leur épopée n’en est que plus intense.

Cocasses ou palpitantes, les situations vécues par Carl sont majoritairement accompagnées d’une narration musicale servant admirablement l’image. D’une douceur légère et triste lorsque défile l’histoire du couple, elle devient plus marquée et ironique quant à la découverte du quotidien morose de Carl, où elle s’accorde sur ses mouvements, créant des gestes comiques. Toujours sans paroles, la musique est à la fois un narrateur omniprésent, à la fois discret et bruyant selon le moment, qu’il soit dynamique ou contemplatif.
La maison volante, un espace de souvenirs et métaphore du deuil
Le logis d’Ellie et Carl est un monument central dans la vie de ce dernier durant toute sa vie. Mais depuis le départ de sa femme, la maison se délabre progressivement à l’image du laisser-aller de Carl. Enracinée dans un monde qui ne lui convient plus, c’est en s’envolant vers d’autres cieux que la maison retrouve un second souffle. Oscillant entre ciel et terre, passé et présent, elle devient un espace fantastique entremêlant les temporalités. Son voyage au nom du passé transforme son présent et modifie considérablement son futur : en rencontrant Russell le scout, Kevin l’oiseau et Doug le chien parlant — qui a changé de camp après s’être pris de passion pour Carl —, il retisse des liens empathiques. Face à tant de solidarité et de gentillesse désintéressée, Carl retrouve auprès de ses compagnons la beauté des liens affectifs. Il cesse alors de rejeter ces marques de tendresse pour en donner à son tour ; il recommence à aimer, différemment. Il va même jusqu’à laisser sa maison disparaître dans les nuages afin d’aller sauver Russell ; dès lors Carl accepte de laisser les traces matérielles du passé derrière lui pour se consacrer aux liens fragiles et précieux du présent. Il se libère d’un poids physique et psychique, acceptant par ailleurs le départ d’Ellie vers les cieux.
La maison planant au-dessus des merveilles du monde n’est pas sans rappeler l’animation des studios Ghibli où les récits de logis volants sont une catégorie à part entière dans leur filmographie, tant cette spécificité a été exploitée. L’une des plus frappantes des ressemblances est sans nul doute Le Château dans le ciel, où il est question d’antagonistes en dirigeable et d’un château recelant des liens puissants avec l’un des personnages centraux. Les paysages naturels et poétiques sur terre et dans les airs sont des éléments importants également. Dans Là-haut, la beauté de ces plans est aidée par l’expérimentation de la 3D Relief, une première pour le studio. Si l’intention initiale était de flirter avec le visuel des films d’animation Disney, c’est en réalité avec le célèbre studio japonais que l’esthétique offre le plus de comparaisons. Outre la dimension narrative, l’une des similarités phares avec les Ghibli tient dans la profondeur de son aspect réflexif.
Derrière le beau, une dimension réflexive et critique du laid
L’animation est depuis longtemps — si ce n’est toujours — utilisée pour s’adresser à tout type d’âges, possédant souvent une lecture à plusieurs niveaux. Dans Là-haut, l’animation est attrayante, les tons vifs, dans des décors magnifiques où se déroulent les péripéties de personnages hauts en couleur. Mais sous ce vernis enfantin se cache une portée philosophique qui s’adresse peut-être plus aux adultes qu’aux enfants. Une foule de thématiques y sont abordées : la marginalité, le deuil, l’amitié… Le film livre dans ce parcours initiatique un véritable cheminement intérieur. Dans cet ode à la réalisation sans frontières des rêves, y est aussi dépeinte la critique acerbe d’une société froide et calculatrice qui brise les rêves pour mieux manipuler la réalité. Dès le début du film, la vie simple et sans prétention d’Ellie et Carl sera mise à mal par les aléas et contraintes d’une réalité mesquine. Tout en poésie, sans paroles, la musique extradiégétique nous berce tendrement, nous présentant des saynètes colorées, se suivant fluidement comme on tournerait les pages d’un livre. Or toutes les histoires ont des antagonistes, et ici c’est l’argent qui sera à l’origine des plus sombres chapitres de leur histoire. Le bocal en verre trônant dans le salon pour concrétiser leur dessein, à savoir partir vivre aux chutes du Niagara comme dans leurs rêves d’enfant, ne sera jamais rempli. Les mésaventures de la vie les forçant sans cesse à casser leur tirelire pour payer leurs dettes, brisent leur rêve encore et encore en les pliant sous les obligations de la réalité. Ce n’est qu’après une longue vie de travail que le couple économise assez, et alors que Fredericksen annonce la nouvelle à Ellie, cette dernière tombe malade et décède. La critique capitaliste est écrasante par la simplicité et la douloureuse résilience du renoncement soumis au couple. Le temps des contraintes économiques est passé, emportant avec lui les couleurs d’un idéal à deux, laissant à Fredericksen l’amertume terne des regrets. C’est par la concrétisation de son rêve tant attendu que son rapport au monde sera enfin libre de s’améliorer.
Parti pour honorer une promesse, il retourne finalement au cœur de la civilisation, mais riche d’un nouvel entourage et libre de commencer une nouvelle histoire, un peu plus terre à terre.

Carl ne s’oppose plus à partir en maison de retraite car désormais il n’est plus seul : lui, Russell et Doug le fidèle chien parlant sont inséparables, prêts à vivre de nouvelles aventures au quotidien.




Laisser un commentaire