L’ESTHÉTIQUE CRASSEUSE

« Girlfight » est un film rugueux parce qu’il ne peut pas être autre chose. La crasse n’est pas une signature visuelle, c’est un état du monde. Gymnase gris, murs fatigués, lumière plate, cadres serrés. La caméra filme comme on encaisse: sans recul. Même les slogans de combat sont écrits sur des bouts de carton. Ici, on n’est pas dans le « classieux », on est dans l’affrontement pur. Les premières scènes de Diana alias Michelle Rodriguez donnent le ton du film, qui ne déviera pas.

When you’re not training, someone else is training to kick your ass (quand tu ne t’entraînes pas, quelqu’un d’autre s’entraîne pour te botter le cul). C’est notre première claque au tout début du film et va falloir encaisser.

Kusama refuse toute mythologie du sport. Aucun ralenti glorieux, aucune musique qui gonfle artificiellement l’émotion. Diana a son vestiaire dans un placard à balais. Résistance. On doit souffrir avant d’éclore. Dans la salle de boxe, la phrase affichée agit comme un manifeste: « You don’t fight to win. You fight not to lose. » (On ne se bat pas pour gagner. On se bat pour ne pas perdre). Cette phrase gouverne tout le film. L’esthétique elle-même est une esthétique de la non-défaite. Il ne s’agit pas d’être beau, ni même fort. Il s’agit de tenir. Regarder « Girlfight », c’est accepter d’être maintenu dans un inconfort constant. Et puis, il y a Michelle Rodriguez…

LE REGARD DE MICHELLE RODRIGUEZ

Michelle Rodriguez impose dès la première scène un regard qui ne demande rien. Un regard légèrement relevé, frontal, vigilant. Elle regarde depuis en bas, mais jamais par soumission. Plutôt comme quelqu’un qui sait que le monde est hostile et qu’il faut anticiper le choc. Elle a le « regard révolver » celui qui fait taire, et si cela ne suffit pas, elle a ses poings pour s’émanciper.

Boxing is brain over brawn : la boxe, c’est l’intelligence qui prime sur la force..

Ce regard est central. Diana ne charme pas, ne négocie jamais sa place. Quand on lui balance *« You hit like a girl »*, elle n’argumente pas. Elle encaisse. Puis elle frappe. La légitimité, pour certains corps, ne passe pas par le langage. Elle passe par la persistance et par l’impact. Rodriguez joue avec son physique compact, lourd, sans aucune coquetterie. Son corps n’est jamais érotisé, jamais décoratif. Kusama le filme sans désir parasite. Diana n’est pas là pour être aimée. Elle est là pour être reconnue. Et pourtant, au bout des poings, l’amour pointe son nez comme une ronce qui survit après un incendie.

UN FÉMINISME AVANT LE GONG

« Girlfight » est féministe sans jamais se déclarer comme tel. Pas de discours, pas de pédagogie, pas de surlignage idéologique. Juste une fille qui insiste dans un espace qui ne veut pas d’elle. Elle peut combattre des mecs et même, elle peut gagner, à la loyale, sans fioriture.

Le film démonte les fausses promesses une par une. La romance. La famille ne protège pas. Même la solidarité est limitée. Quand Adrian refuse de se battre contre Diana et lui dit *« I don’t want to hurt you »*, le film bascule… Ne pas vouloir frapper Diana, c’est refuser de la considérer comme une adversaire légitime. C’est la sortir du ring. Bats-toi, pour gagner, pour survivre, pour aimer… sinon tu n’auras rien, semble dire le film. Ce féminisme-là ne cherche pas à séduire. Il ne promet pas de réconciliation. Il affirme que certains combats doivent être menés seuls. Et que c’est parfois le prix à payer pour rester entier.

« Girlfight » n’offre aucune promesse de bonheur. La victoire finale est concrète, limitée, presque modeste. Diana gagne un combat. Pas une place dans le monde, mais elle gagne l’amour et le respect d’Adrian qui évolue à son contact, car il comprend.

Kusama signe un film d’une grande pureté, sans embellissement, sans mensonge. Un film qui regarde par en dessous, frappe à hauteur réelle et refuse tout héroïsme du boxeur. « Girlfight » ne cherche pas à inspirer. Il cherche à dire vrai. Et c’est pour ça qu’il tient encore.

Regardez ce film si vous voulez prendre un direct de cinéma.